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CHAPITRE II

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ni les esclaves, il n'y en avait pas de plus mal- IX que ces enfants trouvés, le plus souvent de ice libre, quelquefois d'origine illustre, que le romain et les inscriptions désignent sous le *alumni. L'égoïsme et la corruption des mœurs t, sous l'empire, profondément avili le mariage : nd nombre de Romains mariés craignaient d'avoir ifants. Vainement les législateurs, effrayés du e des célibataires et de celui des mariages stéî'étaient efforcés d'enrayer le mal : dès le temps iste. Properce tournait en dérision la loi Papia la ^ . Les âmes, fermées aux sentiments désinté- , n'étaient plus capables de prononcer la belle d'Hersilie, femme de Romulus, demandant aux le donner aux Romains des enfants « pour eux, leur postérité et pour la patrie*»; l'orgueil

erce, Pleg,^ II, vu, U, ^ 2 Aulq-Qclle, iV^cf . aH-AnU 34,

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aristocratique lui-même avait perdu sa force, et beaucoup de patriciens, à cette parole placée par Piaule dans la bouche de Pleusippe : « C'est un grand honneur, quand on est noble et riche, de mettre au monde des hommes Hbres, et d'élever ainsi un monumenl, à sa race et à soi-même, » répondaient avec Periploctomènes : « Par Hercule, être libre est bien plus doux* » ; enfin, les sentiments purs n'avaient plus d'attrait pour des cœurs usés par les plaisirs, et le plus grand nombre était devenu incapable de comprendre cet idéal proposé par Ulpien, « un mariage où règne la concorde et qui s'appuie sur les enfants* ». Dans les hautes classes surtout, peu de Romains auraient mérité l'éloge que Pline fait d'«un homme rare », Asinius Rufus : « Il a plusieurs enfants, car il a compté entre les obligations d'un bon citoyen celle de donner des sujets à l'État : et cela, ajoute Pline, en un siècle où les soins que l'on rend à ceux qui n'ont point d'enfants dégoûtent même d'un fils unique. Ces honteuses amorces l'ont si peu tenté, qu'il n'a pas craint d'être aïeul ^ »

Quand de tels sentiments régnent dans une société, et que nul frein religieux ne les contient, le nombre des crimes cachés est incalculable. A Rome, sous l'empire, l'avortement, l'infanticide, l'exposition des en fanls, étaient passés dans les mœurs : les lois les pu nissaient *, mais la coutume les absolvait : qui eût osé poursuivre les pères de famille coupables de tels,

1 Plaute, Miles gloriosus, lU, i, 88, 109. — » Uipien,au Dig,, XUU, |l XXX, 1, î! 5. — 3 Pline le Jeune, Ep.y IV, 15. — ♦ Voy. plus haut, p. 34, notes 2 et 3. — NuUae leges tam impune,tain seçure eluduqtur, 4it TortuUicn,4rf nat,, I, 15.

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pur au mariage. La femme qu'il épouse est charmante pour celui qui n'a point péché. Un amour plus ardent, une bienveillance plus sincère, une amitié plus forte, telle est la récompense du jeune homme qui s'ost ainsi préparé à ses noces K » Aussi n'a-t-il pas assez de blâmes pour les parents intéressés qui refusent de marier leur fils avant qu'il ait « réalisé de grandes économies ^ » fait « sa carrière et sa fortune^. » t Vous n'avez nul souci de l'âme! » s'écrie-t-il *. Grande parole, bien digne d'être entendue des chrétiens de tous les siècles! On ne peut faire de l'amour conjugal sanctifié par la grâce divine un plus délicieux tableau que celui tracé par Clément d'Alexandrie •: « L'époux, dit-il, est la couronne de l'épouse, le mariage est la couronne du mari, et les enfants de l'un et de l'autre sont les fleurs du mariage que le divin agriculteur a cueillies dans les jardins de la chair *. t> Et il ajoute, citant le livre des Proverbes : a Les vieillards ont pour couronne les enfants de leurs enfants, et les pères sont la gloire de leurs fils ®. » Avec quelle fraîche poésie l'enfant est introduit dans ce foyer chrétien, dont il doit être l'ornement ! Il y devient un gage de la bénédiction céleste, un signe de la présence même de Dieu. Clément d'Alexandrie le dit encore avec une grâce exquise. Il cite la parole de Jésus-Christ : a Là où deux ou trois seront assemblés en mon nom, je serai au milieu d'eux ', » et il ajoute : « Quels sont ces deux ou trois qui, rassemblés au nom du Seigneur, ont le Seigneur

* s. Jean Chrysostome, De i4nna,serraoI, 6; cf. H, 6.-2 Id., In I Thess., hom. V, 3. — 3 Id., In Matlh. hom. LIX, 7. — W6irf. — « Clément d'Alexandrie, Pœdag., Il, 8. -^ « Proverp., XVII, 6. — ' S, MaiUV\\<%».^ XXVUI, 2P, ^

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dit Sénèque, « cessaient d'être des personnes, pour devenir des esclaves : ainsi l'a voulu le législateur, » expositi in nullo numéro sunt^ servi fiunt : hoc legumlatori visum est * .

Le sort de ces infortunés dépendait donc entièremenl de celui qui les avait recueillis. Quelquefois il s'attachait à eux, les élevait bien, les traitait comme ses enfants. Plusieurs inscriptions témoignent de la tendresse du nutritor pour Valumnus^ ou de la reconnaissance de Yalumnus pour le nutritor. Quelquefois ce dernier n'oubliait pas dans son testament l'enfant qu'il avait élevé : un testateur ordonne de lui acheter un grade dans l'administration ou dans l'armée, militiat» i comparari ^ : un autre charge un fidéicommissaire de lui payer une rente jusqu'à sa vingtième année ^. Mais, le plus souvent, les mains qui recueillaient l'enfant exposé n'étaient ni aussi bienveillantes ni aussi désintéressées. Des marchands d'esclaves, des entrepreneurs de prostitution, parcouraient les rues des villes, et y prélevaient les plus beaux, les plus robustes, les mieux constitués des abandonnés des deux sexes. « Presque tous ceux qui ont été ainsi exposés, dit saint Justin, non-seulement les filles, mais même les garçons, sont élevés pour la débauche *. » « Le père, ajoute Lactance, même s'il assure par ce moyen la nourriture à son enfant, livre certainement son propre sang ou à la servitude ou au lupanar ^. » Les Pères de l'Église ont dénoncé en termes effrayants les terribles ponséquences d'un tel abandon. « Celui, dit saint Justin,

1 Sénèque, Controv., Y, 33. — ! Scaevola, au Dig., XXXII, m, lOî, §2. —'3 Scœvola, ii)i(f.,XXXIV, i, 1^. — * S. Jqstjn, Avolog., I, iî. :- 3 i^^actancè': Div. Inst.VIV 'îJi/

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li, plus tard, a des rapports impies et deshonnêtes ^ec ces infortunés, a peut-être été conduit par le isard vers un fils, un frère ou un parent ^ » « Les alheureux, s'écrie Clément d'Alexandrie, ne com- ;ennent pas quelles tragédies inconnues se cachent )uvent sous leurs débauches. Ils ont oublié les ennls exposés par eux : ils ne savent pas que ce prostilé, que cette courtisane, c'est leur fils, c'est leur lie... Ils croient qu'ils ne commettent pas d'adultère, , c'est la nature même qu'ils outragent : la justice les lit, vengeresse de leurs crimes "^ » « Quand vous tposez vos enfants, dit Tertullien, espérant que la itié d'autrui les recueillera, et qu'ils trouveront des irents meilleurs que vous, oubliez-vous les risques 'inceste, les hasards affreux que vous leur faites cour?» Et il raconte l'histoire d'un préfet de Rome, uscianus (peut-être le préfet de ce nom qui vivait au * siècle et fut contemporain de Marc-Aurèle). Fusciaus avait acheté à un marchand d'esclaves un jeune arçon, et l'avait fait servir à d'infâmes plaisirs. Reléaé plus tard à la campagne, l'enfant est reconnu : était le propre fils de Fuscianus. Le père et la mère, ^sespérés, se donnent la mort, laissant par testament us leurs biens à ce malheureux, « non comme hérige, dit Tertullien avec sa terrible ironie, mais •mme salaire de la prostitution et de l'inceste ^. i inutius Félix s'exprime de même : « Vous exposez uvent à la pitié d'autrui les enfants nés dans vos aisons ; il vous arrive ensuite d'être poussés vers eux

s. Justin, i. c. — 2 Clément d'Alexandrie, PŒdagogmw^WX,'^. ertullien, Ad nat., /. i5.

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par une passion aveugle, de pécher sans le savoir envers vos fils ; ainsi vous préparez, sans en avoir conscience, les péripéliçs d'une tragédie incestueuse K » A de pareils faits s'applique encore ce mot de Laclance : « Ce qui peut arriver, ce qui arrive fréquemment^ pour les enfants de l'un et de l'autre sexe, par erreur, qui ne le comprend? quiFignore? L'exemple d'Œdipe et son double crime le disent assez 2. »

L'effroyable démoralisation de Rome païenne multipliait ces hasards horribles. Heureux les enfants exposés qui reconnaissaient leurs parents dans des circonstances moins tragiques ! Le jurisconsulte Scaevola raconte a ce sujet un petit drame oii tout finit bien, et qui eût pu fournir un dénouement juridique à une comédie de Plante. Un mari répudie sa femme enceinte et contracte un autre mariage. L'épouse divorcée mei u monde un fils: elle l'exposell est recueilli et élevé par un tiers. Le père meurt : l'enfant exposé n'a été ni institué ni exhérédé par son testament. Il est reconnu par sa mère et son aïeule maternelle. Sa présence annule le testament, et il prend la succession du père comme héritier ab intestat^. Le jurisconsulte rapporte ce fait sans étonnement, comme une chose de tous les jours, uniquement occupé à en faire ressortir les conséquences légales.

Les monuments et les inscriptions nous permettenl de nous rendre compte de ce qu'était, chez beaucoup de maîtres, la condition de Yalumnus, Gomme une bienfaisance intéressée choisissait, pour les recueillir,

1 Miiiulius Félix, OdaviuSy Gl. — 2 Lactance, Div. hisl., VI, 20.- 3 Scaîvola, au Dig., XL, iv, 29

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si un riche repousse l'orphelin qui est membre de l'Église, le Père des orphelins veillera sur ce délaissé, et il enverra au riche la punition de son avarice, car il est écrit : Ce que n'ont pas mangé les saints, les Assyriens le dévoreront * . » Si l'adoption des orphelins baptisés était recommandée en termes si pressants, à plus forte raison les chrétiens durent se sentir poussés à recueillir les enfants exposés par la barbarie païenne : il s'agissait, en effet, d'arracher ces derniers non-seulement à la misère et aux privations, mais aux chiens, aux oiseaux de proie, à quelque chose de pire encore, à ces êtres immondes qui s'emparaient d'eux pour les dresser avec un art infernal à d'infâmes emplois et trafiquer plus tard de leur force ou de leur beauté. Un de ces abandonnés recueilli par la pitié des fidèles, c'était une âme conquise à la vraie foi, et peut-être un gladiateur, un eunuque ou une courtisane d^ moins. Tertullien nous montre les chrétiens exerçant avec ardeur cette charité ambulante, praetereunte misericordia . Que de fois le pallium du prêtre, le voile de la diaconesse, la tunique d'un humble fidèle, dut rapporter dans ses plis un pauvre être arraché à la dent d'une bête cruelle, peut-être l'héritier inconnu de quelque grande famille romaine recueilli dans les ténèbres à la porte d'un palais ! Semblable aux Prières qu'Homère représente suivant pas à pas l'Injustice, la charité chrétienne réparait, autant qu'il était en son pouvoir, les cruautés de l'égoïsme païen. Elle transformait souvent en un bienfait pour l'enfant abandonné, en une heureuse fortune temporelle et spirituelle, le traitement

» Const. apost.i IV, i.

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contre un aurochs, celui-ci contre un buffle ou un taureau, celui-là contre une autruche. Ici Tanimal a roulé à terre, percé d'un épieu : là, des hommes sont couchés en tas les uns sur les autres, et une bête féroce les déchire. Plus loin sont des combats de gladiateurs. L'un enfonce un poignard dans la poitrine de son adversaire : un autre perce le dos de son ennemi fugitif : un troisième donne le coup de grâce à un lutteur terrassé. Au milieu de ces combattants est un malheureux couche sur le dos, un poignard dans la poitrine. La barbarie du dessin, où il n'y a ni perspective ni correction, ajoute encore à la barbarie du sujet. Au-dessus de quelques-uns des gladiateurs ainsi représentés est écrit leur nom. Sur la tête de l'un d'eux on lit : Victor ALVMNVS. Ces mosaïques proviennent d'une demeure privée : elles représentent sans doute les gladiateurs domestiques du riche Romain qui l'habitait. Ce Victor, cet aliimnus y dirait été recueilli pour être instruit dans Vars gladiatoria, et mourir avec grâce sous les yeux de son père nourricier.

Le christianisme combattit cette horrible forme de l'esclavage. L'indignation éclate dans le langage des Pères de l'Église, quand ils parlent du sort misérable des enfants abandonnés. Ils s'efforcent de détruire la criminelle coutume contre laquelle la morale païenne avait à peine un mot de blâme. Pour y parvenir, I« christianisme s'appliqua d'abord à tarir le mal dans sa source, en reslauYaïii\aç\«e\.fe ÔMim^ms^^^^ ecirendaiil

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leur force aux liens de famille : il s'efforça ensuite d'àdoucir, par la charité, les plaies qu'il n'avait pu guérir, et, tant que dura la coutume païenne de l'exposition des enfants, il en atténua les conséquences en substituant, autant qu'il fut en son pouvoir, aux mauvais traitements que la luxure ou la cupidité réservaient aux a/umni, des adoptions inspirées par. la fraternité chrétienne. Pendant les premiers siècles, les rues des villes de l'empire lurent sans cesse parcourues par des hommes et des femmes animés de l'esprit qui devait, parmi nous, susciter saint Vincent de Paul.

Nulle rehgion n'a, plus que le christianisme, honoré la virginité et encouragé le mariage. Dans l'une et dans l'autre, il a reconnu et salué l'étincelle divine du dévouement et du sacrifice. Ennemi naturel de l'égoïsme, puisque lui-même a pour fondement l'immolation sanglante d'un Dieu, le christianisme a proposé à l'humanité ce double idéal : le renoncement absolu à toutes les joies de la chair et aux plus douces tendresses du cœur, le sacrifice continuel de soi-même par le dévouement sans réserve et sans limite à des êtres chéris. Il n'a pas plus compris le célibat égoïste que le mariage sans amour conjugal et sans paternelle tendresse : à ces réalités païennes il a opposé le sacrifice chrétien, et il en a allumé la flamme tout à la fois dans le sanctuaire de la virginité et dans l'intimité du foyer domestique.

L'idée chrétienne du mariage, telle qu'elle ressort des écrits des Pères de l'Eglise et de la pratique des premiers siècles, forme le contraste le plus absolu avec le sentiment d'abject égoïsme qui engendrait^ daw^ W. monde romain, ces deux plaies socvaYe^, \^ c^^S^^ ^^-

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