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Chapitre XXI

DE LA lORCE DE L IMAGINATION'.

P. 121, 1. I. Fortis iinail'umtio). «Une imagination forte produit l'événement. »

P. 122, 1. 4. GaUits Vibiiis). Cf. Sénèque le rhéteur, controv. 9, II. Co-ste a remarqué que Sénèque ne dit pas que Gallus Vibius perdit la raison en tâchant de comprendre l'essence de la folie, mais en s'appliquant avec trop de contention d'esprit à en imiter les mouvements. Rhétoricien de profession, il imagina que les emportements de la folie représentés vivement par le discours charmeraient ses auditeurs, et par le soin qu'il prit de bien contrefaire le fou il devint effectivement fou. « Huic accidisse uni scio, dit-il, ut in insaniam non casu incideret, sed judicio perveniret. » Les recueils d'exemples du xv!"" siècle font parfois mention de Gallus Vibius. Son cas est cité chez Ravisius Textor, parmi les Fiiriosi cl iiianiaci (Éd. de 1552, p. 507), et Ravisius dit le devoir au recueil de Cœlius Rhodiginus (VI, xxxv.)

P. 122, 1. 16. Ut, quasi transaclis). «En sorte que souvent ils répandent des flots abondants et ensanglantent leurs vêteinents. » (Lucrèce, IV, 1035.)

P. 122, 1. 19. L'aviiciiieiit de Cyppiis). Cf. Pline, Hist. liai., XI, XLV, qui fait une simple allusion à ce récit; Valère Maxime, V, vi, 3, qui ne parle pas de combats de taureaux, et qui l'appelle simplement préteur; il ajoute qu'à la suite de cet événement les devins lui prédirent qu'il deviendrait roi d'Italie : Cyppus s'exila volontairement pour empêcher la réalisation de cette prédiction. Cf. encore Messie, Diverses leçons, II, VII, qui est peut-être la source de Montaigne.

P. 122, 1. 23. An fiJs de Cra'siis). Cf. Hérodote, I, Lxxxv. Mais il faut ajouter que ce fait a été répété par beaucoup de vulgarisateurs : Aulu-Gelle, V, ix;

Valère Maxime, \, iv, ext. 6; Messie, Diverses leçons, I, xxxiii; Marcouville, chapitre XLiii, qui répète exactement Messie; Zwinger, Tliealniiii vitœ hiimancv, col. 142^; Rhodigin, Aiitiqiianiiii Icctioniiiii libri, XX, XV.

P. 122, 1. 24. Autiocbiis). Cf. Lucien, Truite de la déesse de Syrie, t. I, 205. Mais là encore nous avons afî'aire à un fait très vulgarisé et souvent répété par les contemporains de Montaigne : le texte de Lucien n'est certainement pas la source directe. Cf. Valère Maxime, V, vu, ext. i; Messie, Diverses leçons, III, xiv ; Ravisius, Officina (parmi les Incestiiosi), qui déclare emprunter le fait à ^'olatéran ; Zwinger, Theatnun vita; col. 888; Rhodigin, Antiquaruiu lectioniini libri, XX, XV, etc. Il faut remarquer que Montaigne avait d'abord écrit Antigonus au lieu de Antiochus; c'est seulement après 1588 que cette erreur a été corrigée. Elle ne se retrouve dans aucun des textes que je viens de citer.

P. 122, 1. 25. Pline dict). Hist. ual., N'II, iv : « Ipse in Africa vidi mutatum in marem nuptiarum die L. Cossitium.» Ce fait est répété dans les mêmes termes chez des vulgarisateurs du xvi'^ siècle : ainsi Zwinger, Thcatrnm vitx, col. 282. Grâce à Pline (VII, iv) et à Aulu-Gelle (IX, iv), cette question des changements de sexe semble avoir été à l'ordre du jour. On la trouve non seulement chez un médecin comme Paré (cf. ci-dessous), mais chez Vives, Commentaire de la Cité de Dieu, III, xxxi ; chez du Verdier, Suite des diverses leçons, IV, xxv; dans les Sàies de Bouchet, I, V, qui imite Montaigne, et qui après 1 588 lui empruntera l'exemple de Marie Germain, etc. C'est sans doute dans quelque dissertation de cette sorte que Montaigne a vu rappeler les exemples allégués par Pontanus.

LIVRK I, CHAPITRE XXI.

P. 123, 1. 4. Vota pncr). « Iphis acquitta garçon les vœux qu'il avait faits étant fille. » (Ovide, Métaiii., IX, 793.) Le texte est celui des éditions du xvi' siècle.

P. 123, 1. 5. Passant à Ficirx le Françoys (lors de son voyage, en septembre 1580). Voici comment dans son Journal Montaigne présente cette anecdote : «... L'autre histoire, c'est d'un homme encore vivant nommé Germain, de basse condition, sans nul mestier ni office, qui a esté fille jusques en l'aage de vingt deux ans, veuë & connue par tous les habitans de la ville, & remarquée d'autant qu'elle avoir un peu plus de poil autour du menton que les autres filles; & l'appeloit-on Marie la barbue. Un jour faisant un effort à un sault, ses utils virils se produisirent & le Cardinal de Lenoncourt, evesque pour lors de Chalons, lui donna nom Germain. Il ne s'est pas marié pourtant; il a une grand'barbe fort espoisse. Nous ne le sceumes voir, parce qu'il estoit au vilage. Il y a encore en cette ville une chanson ordinaire en la bouche des filles, ou elles s'entr'avertissent de ne faire plus de grandes enjambées, de peur de devenir masles, comme Marie Germain. Ils disent qu'Ambroise Paré a mis ce conte dans son livre de chirurgie, qui est très certin, & ainsi tesmoingné à M. de Montaigne par les plus apparens officiers de la ville. » Qounial de voyage, p. 60.)

Le récit d'Ambroise Paré est un peu différent : « Estant à la suite du roy, à \'nry le François, en Campagne, j'y veis un certain personnage nommé Germain Garnier, aucuns le nommoient Germain Marie, parce qu'estant fille on l'appeloit Marie, jeune homme de taille moyenne, trappe & bien amassé, portant barbe rousse, assez espesse, lequel jusqu'au quinziesme an de son aage avoir esté tenu pour fille, attendu qu'en luv ne se monstroit aucune marque de virilité, & mesmes qu'il se tenoit a\ec les filles en habit de femme. Or ayant atteint l'aage susdit, comme il estoit aux champs, (S: poursuivoit assez vivement ses pourceaux, qui alloient dedans un bled, trouvant un fossé le voulut franchir : & l'ayant sauté, à l'instant ses genitoires vindrent à se développer, & la verge virile... Et ayant assemblé des médecins & chirurgiens, pour la dessus avoir advis on trouva qu'elle estoit homme & non plus fille : & tantost

après en avoir faict le rapport à l'evesque... par son authorité & assemblée du peuple, il receut le nom d'homme : & au lieu de Marie (car il estoit ainsi nommé auparavant) il feut appelé Germain, & luy fut baillé habit d'homme, & croy que luy & sa mère sont encore vivans. » (Paré, Œuvres, édit. de 1607, p. 1017.)

P. 123, 1. 20. Sainct François). On peut voir à ce sujet le tameux Alcoran des cordelicrs, ouvrage qui fut très répandu au xvi= siècle. On y lit : « Es mains & pieds de Sainct François furent faits des doux, soit de nerf, soit de chair, lesquels estoyent gros & massifs : ils estoyent aussi longs, & passoyent outre les pieds & mains ayans la poincte recourbée en façon d'anneau, tellement qu'on y eust peu passer le doigt... Cela donc ne s'est point fait par la vertu de nature, ou d'imagination : aussi ne ce fust-il peu garder si long temps sans se pourrir, par vertu de nature comme il a fait en ce S. père. Car par l'espace de deux ans le sang descouloit des playes, & on n'y appliquoit point d'oignement, mais des drapeaux pour estancher le sang. Or si la véhémente contemplation du Seigneur Jésus eust eu naturellement la vertu d'imprimer les playes d'iceluy en quelqu'un, cela se fut tait en la benoiste Vierge Marie sa mère, laquelle l'a aimé par dessus tous, & a esté dolente de sa passion... » (L' Alcoran des cordelicrs tant en Latin qu'en François... tiré du grand livre des Conformite:i, jadis composé par frère Barthelemi de Pise, Cordelier en son vivant... Genève, éd. de 1578, p. 6.) C'est la traduction de Badius qui avait déjà paru en partie en 1556, et complète en 1560.

P. 123, 1. 23. Sainct Augustin). Cf. Cité de Dieu : « Presbyter fuit quidam nomine Restitutus in parœcia Calamensis ecclesiœ : qui quando ei placebat (rogabatur autem ut hoc faceret ab eis qui rem mirabilem coràm scire cupiebant), ad imitatas quasi lamentantis cujuslibet hominis voces, ita se auferebat a sensibus, & jacebat simillimus mortuo, ut non solum vellicantes atque pungentes minime sentiret, sed aliquando etiam igné ureretur admoto, sine ullo doloris sensu, nisi postmodum ex vulnere : non autem obtinendo, sed non sentiendo non movere corpus, eo probabatur, quôd tanquam in defuncto nullus inveniehatur anhelitus : hominum tamen voces, si clarius loquerentur.

ESSAIS DK MONTAIGNE.

tanquani de longinquo se aiulissi.- postea referebat. » (XIV. XXIV, p. 97.)

P. 124, 1. 8. Ces pJaisaulcs liaisons). Il s'agit des nouements d'aiguillettes. Pour comprendre combien les contemporains voyaient dans ces aventures l'inter\'ention des sorciers, il faut lire la Dciiwiwmaiiie de Bodin (1580), aussi Coignet, Inslnictiou aux princes pour garder h foi promise (1584, ch. xlix), etc. Après Montaigne, Guillaume Bouchet reprend la question dans le premier livre de ses Sérées (1584, ch. v); il oppose à l'opinion de Montaigne celle de Bodin et la majorité dans l'assemblée se prononce pour Bodin. L'influence de Montaigne est peut-être plus sensible chez Tabourot des Accords (^Bigarrures, IV, iv), qui s'élève aussi énergiquement que Montaigne contre cette croyance.

P. 126, 1. 4. Pelelier (du Mans, médecin et mathématicien, auteur de poésies qui furent imprimées à Paris en 1547). Il visita Montaigne chez lui comme nous l'apprenons dans V Apologie de Scboud. (Cf. t. II, p. 324, 1. II.)

P. 127, 1. 6. Auiasis). Cf. Hérodote : « Il espousa la tille... laquelle sienne fille avoit nom Ladice. Amasis couché avec elle n.e peut prendre sa compagnie, & toutefois il se trouvoit assez gentil compagnon avec les autres femmes, parquoy luy continuant ce défaut, il parla à elle en ceste manière. Madame, je cognoy que vous usez de quelque sorcerie en mon endroit, mais je vous avise qu'il n'v a artifice ne enchantement qui vous puisse sau\ er, que je ne \ eus fasse mourir le plus malheureusement, que mourut jamais femme. Ladice emploia toutes ses forces de bien dire à luy persuader le contraire & nier que fust vray ce qu'il luy imposoit, mais il ne s'appaisa aucunement : & parce elle feit sa prière à \'enus, &en son ceur luy voiia, car autre enchantement ne savoitelle, que si celle nuict Amasis pouvoit prendre sa compagnie, elle luy envoiroit, une image en Cyrene. Ce vœu ne fust plustost fait qu'Amasis feit devoir de mary, & jamais depuis ne se trouva rétif, toutesfois & quantes qu'il s'approcha de Ladice. » (II, CLXWi, t. I, f 173 V.)

p. 127, I. 13. Iai brti de Pylhagoras). Cf. Diogène Laerce : «Ei vero qux- ad virum ingrederetur, monebat

uti cum veste & verecundiam poneret, exurgensque denuo cum ipsis illam unà resumeret. » (\'III, xliii, 546.) Il s'agit non de la bru de Pythagore, mais de sa femme Teano. Montaigne trouvait encore des allusions à ce mot dans Hérodote, I, \iii, et dans Plutarque, Préceptes de mariage, viii, f" 146 r".

P. 128, 1. 14. Mettrais ie en soupçon). Montaigne s'inspire ici d'un chapitre de la Cité de Dieu (XIV, xxiv) et V répond. Le chapitre de saint Augustin est intitulé : « Quod insontes homines 6c merito obedientiœ in Paradiso permanentes, ita genitalibus membris fuissent usuri ad generationem prolis, sicut caeteris ad arbitrium voluntatis. » La thèse est que c'est par suite du péché originel que la volonté n'est plus obéie de ce membre comme des autres.

P. 129, I. 8. Sainct Augustin). Id., ibid. : « Nonnulli ab inio sine pudore ullo ita numerosos pro arhitrio sonitus edunt, ut ex illa etiam parte cantare videantur. » (XIV, xxiv, t. II, p. 97.)

P. 129, 1. 10. Vives). Dans le Connucntaire de la Cité de Dieu : « Talis fuit memoria nostra in hac terra Germanus quidam in comitatu Maximiliani Caîsaris & Philippi ejus filii, nec ullum erat carmen, quod non ille crepitibus podicis redderet. « (XIV, XXIV, t. II, p. 99.)

p. 1 29, NOTE. L'empereur (Claude, empereur romain). Suétone (xxxii) dit seulement que Claude avait eu dessein d'autoriser cette liberté par un édit. Montaigne avait encore lu ce fait, qu'il cite de mémoire, dans le premier livre des Sérées de Bouchet.

P. 130, 1. 6. Pourtant est à Socrates). Cf. \t Banquet, p. 202-206-207 (éd. de 1546, p. 430 et p. 432.)

p. 1 50, 1. 17. Sur le conte que me faisoil). Rapprocher cette phrase qu'on trouve dans la leçon de Messie, sur l'imagination (II, vu) : « Guillaume de Maris dit avoir cogneu un homme, lequel en voyant seulement une médecine, sans la goûter ou fleurer, prenant sans plus, la similitude d'icelle, par son imagination s'en purgeoit, tout ainsi qu'un autre qui l'eust prin.se.»

P. 131, 1. 9. Une femme). Montaigne rapporte ici un exemple qu'il n'a pas connu par les livres, comme le contexte l'indique; il fixut remarquer que dans les dissertations sur l'imagination qu'il pouvait lire il rencontrait mentionnés des faits analogues : celui

1,1 VRK I, CHAPITRE XXI.

notamment d'une femme qui pensait avoir avalé une couleuvre et qu'il fallut tromper pour la guérir. Cet exemple est dans les Histoires pnitii,!;;ieuscs de Bouaystuau (xxvi), dans le Recueil d'aucuns cas nierveilletix de Marcouville (xxxi), etc.

P. 131, 1. 24. Nous les voyons). Montaigne trouve ces faits signalés par Lucrèce, III, 493 et passim.

P. 131, 1. 28. One I'iiiiai;iiialion agisse). Rapprocher Messie, Diverses leçons : « La forte imagination peut avec telle force, esmouvoir les espèces ou genres, qu'elle imprime en soy la figure des choses imaginées, puis elles la mettent en œuvre en leur sang; & est ceste chose de telle force que mesme elle s'estend aux membres des tierces personnes. » (II, vu.)

P. 132, I. 3. Duni speclant). «En regardant des yeux malades les yeux deviennent malades eux aussi et beaucoup de maux se transmettent ainsi d'un corps à un autre. » (Ovide, De reniedio auioris, 615.)

P. 132, 1. 6. L'ancienneté). Cf. Pline, Histoire naturelle : « Esse ejusdem generis in Trihallis & Illyriis, adjicit Isigonus, qui visu quoque effascinent, interimantque quos diutius intueantur, iratis prœcipue oculis... Huius generis & feminas in Scythia, qu£e vocantur Bithy:ï, prodit ApoUonides. » (VII, 11.) La même allégation se trouve dans Aulu-Gelle (IX, iv). Mais Aulu-Gelle parle seulement des Illyriens, non des femmes scythes.

P. 132, I. 8. Les tortues). Cf. Pline, Histoire naturelle (IX, x); mais si Pline parle des tortues, il ne dit rien des autruches.

P. 132, 1. 10. Quant aux sorciers). Rapprocher Messie, Diverses leçons : « Encore dit Avicenne que l'ensorcellement qui se fait par les yeux, traverse une personne en autre, par l'imagination de celuy qui fait le sort. » (II, vu.)

P. 132, 1. 12. Nescio quis). «Je ne sais quel œil fascine mes tendres agneaux. » (Virgile, E^los^ues,

p. 132, 1. 16. Celle qui engendra le more). Il s'agit d'une anecdote rapportée par saint Jérôme et que Bouaystuau a vulgarisée en ces termes : « Par semblable considération Hippocrates sauva une princesse accusée d'adultère parce qu'elle avoit enfanté un entant noir comme un éthiopien, son marj' ayant la

couleur blanche, laquelle à la suasion d'Hippocrates fut absoute, pour le pourtraict d'un more semblable à l'enfant lequel coustumierement estoit attaché à son lict. » ^Histoires prodigieuses, v.) Les termes de Montaigne qui se contente d'une allusion, montrent assez combien cette anecdote était connue alors. On la retrouve dans toutes les dissertations sur la force de l'imagination, presque toujours en compagnie des deux faits qui suivent (la fille d'auprès de Pise, les brebis de Jacob). Cf. Cœlius Rhodiginus, Antiquaruin kctionuin libriÇKX, xv), Messie, Diverses leçons (II, vu), Bouaystuau, Histoires prodigieuses (v), Tesserand, suite des Histoires prodigieuses (xlv), Marcouville, Recueil d'aucuns cas nwrveilleux (p. 75), Ambroise Paré, Des monstres (ix), etc.

P. 132, 1. 16. // fut présenté à Charles). Cf. toutes les références ci-dessus mentionnées. \'oici les termes de Bouaj'stuau : « Damascène autheur grave asseure avoir esté présenté à Charles quatriesme empereur, & roi de Bohême, une vierge velue, entièrement comme un ours, laquelle mère avoir entante ainsi de forme, & hideuse, pour avoir trop ententivement regardé l'effigie d'un saint Jean vestu de peau, laquelle estoit attachée au pied du lict pendant qu'elle concevoit. » {Histoires prodigieuses, v.) Dans aucune des éditions de Bouaystuau que j'ai pu consulter je ne trouve l'indication de lieu (près de Pise). Elle est chez Messie, mais, inversement, dans aucune des éditions de Messie je n'ai trouvé mentionné le nom de Charles IV qui est chez Montaigne. Il est probable que Montaigne cite de mémoire une anecdote alors très connue.

P. 132, 1. 20. Les brebis de Jacob). Cf. les références ci-dessus indiquées. L'anecdote à laquelle il est f^tit allusion ici vient de la Genèse et a été reprise par saint Augustin dans la Cité de Dieu (XII, xxv). Jacob, pour tromper son beau-frère Laban et s'enrichir de son bétail, fait peler des verges de diverses couleurs et les place auprès de l'abreuvoir, afin que les chèvres et les brebis, quand elles viennent boire, voient ces couleurs variées, et qu'en conséquence les petits qu'elles conçoivent aient le poil tacheté. De cet exemple Paré conclut, et tout le monde avec lui, que l'autorité de Moïse prouve l'influence de l'imagination sur la

ESSAIS DE MONTAIGNE

conception. Il faut noter que tous les contemporains semblent accepter ces faits sans aucun esprit critique. Ambroise Paré termine l'énumération de ces exemples en disant : « Il faut que les femmes, à l'heure de la conception, et lorsque l'enfant n'est encore formé, qui est de trente ou trente-cinq jours aux masles, et de quarante ou quarante-deux, comme dict Hippocrates, aux femelles, n'ayent à regarder ny imaginer choses monstrueuses. » {Des monstres, ix.)

P. 132, 1. 20. Les perdris et les lièvres). Paré dit de même dans son traité des Monstres : « D'avantage on veoid que les connins et paons qui sont enfermez en des lieux blancs par vertu Imaginative engendrent leurs petits blancs. » (ix.)

Chronologie : Nous n'avons d'autre indice pour dater cet essai que la place qu'il occupe. Les essais avoisinants sont tous de la première période (environ 1572). On peut encore remarquer qu'on y retrouve des accumulations d'exemples très courts, tout à fait analogues à celles qui caractérisent les essais xiv, XIX et XX du même livre; or les essais xiv, xix et xx sont tous de la première période. L'hypothèse la plus vraisemblable est donc, à mon avis, que l'essai De la force de l'imagination est lui aussi de la première période. Pourtant on a fait une autre hypothèse; on a supposé qu'il est de fort peu antérieur à celui de \' Institution des en/ans' (I, xxvi); que, par conséquent, il a été écrit fort peu avant 1 580. L'argument qu'on en donne est tiré d'une phrase de VInstitntion des enfans : Montaigne y déclare qu'il « vient de rencontrer chez » Plutarque tout piresentement son discours de la » force de l'imagination », et qu'à comparer le traité de Plutarque avec le sien il se fait « pitié ou desdain » à lui-même. = L'argument ne me semble aucunement probant. Montaigne dit ici qu'il a lu tout récemment « le discours de Plutarque », et que cette lecture lui a remis en mémoire l'essai que lui-même avait préalablement composé sur la même matière. Par là, il ne nous enseigne rien sur la date à laquelle il avait composé cet essai. Peut-être était-il écrit depuis

' Strowski, Montaigne, 1906, p. 218.

' I, XXVT, X. I, p. 189.

plusieurs années déjà. Il n'y a donc rien à tirer de la phrase de Montaigne. Rien surtout en elle ne contredit notre hypothèse.

RÉsu.MÉ : L'occasion du chapitre semble avoir été une anecdote rapportée à Montaigne : « Tout ce caprice, dit-il, m'est tombé présentement en main sur le conte que me foisoit un domestique apotiquaire de feu mon père... d'avoir cogneu long temps un marchand à Toulouse maladif & subject à la pierre, qui avoit souvent besoing de clisteres ; & se les faisoit diversement ordonner aux médecins... », etc. (p. 130, 1. 17). Cette anecdote conduisait Montaigne à un sujet traditionnel, le sujet de la force de l'imagination, traité par beaucoup d'auteurs qui s'étaient illustrés dans le genre des Leçons : Cœlius Rhodiginus, Messie, Marcouville, Bouaystuau, etc. Les faits qu'ils avaient vulgarisés par leurs dissertations se retrouvent partout autour de Montaigne; même des médecins comme Paré, comme Huarte (Examen des esprits, X\, iv), en font leur profit. Certains, comme Messie, mentionnaient des cas où la médecine avait agi simplement par imagination. C'était tout à fait ce que Montaigne trouvait dans son exemple. Pour enrichir sa dissertation il s'est contenté, en 1580, de puiser largement dans le bric-à-brac des exemples traditionnels : Cyppus (p. 122, 1. 19), le fils de Crésus (p. 122, 1. 23), Antiochus (p. 122, 1. 24), les changements de sexe (p. 122, 1. 25), les enfantements monstrueux, etc. Il y a joint de lui-même quelques anecdotes dont il avait été le témoin : la femme qui croit avoir avalé une épingle (p. 131, 1. 9), celle qui croit avoir mangé du chat (p. 131, 1. 20), etc.), et quelques souvenirs antiques : l'exemple de Gallus Vibius (p. 122, 1. 4), une citation de Lucrèce (p. 122, 1. 16), etc. La seule partie intéressante, un peu nouvelle, était une courte dissertation sur les nouements d'aiguillettes. En 1580, elle se réduisait à peu de chose. En 1595, elle a été sensiblement développée et a donné une grande importance à cet essai. Des emprunts à saint Augustin (Cité de Dieu, XIV, xxiv) et des développements très originaux sur la vérité historique dans les essais l'ont encore considérablement enrichi à la même époque.

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