‹ Les Essais de Michel de MontaigneChapitre 183 sur 449 · LIVRE I, CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE XXXI

lors entre avec luy celuy qui l'a gardé prisonnier, lequel a le corps peinturé, et la teste parée de belles plumes, portant es mains une grande espée de bois. Il saute, siffle, et fait quelques tours de son baston, que le prisonnier tasche luy arracher des poings, mais en se voulant lancer d'un costé, les femmes et enfants le tirent à eux par la corde qu'ils tiennent, à laquelle il est attaché. S'il veut tourner de l'autre costé, il est empesché et retenu par les mains des femmes; bref, il est arresté de telle sorte qu'il ne peut bouger d'une place. Or, ce vaillant escrimeur, après l'avoir estonné de son espée, finablement lui casse la teste et fait tomber la cervelle par terre; puis il luy coupe les mains. Alors les femmes approchent et jettent le corps mort dans un feu, afin qu'il ne luy reste aucun poil, et qu'elles le puissent laver plus aisément. Cela fait, elles lui fendent le ventre et en tirent les tripes et boyaux; les autres mettent le corps par pièces; et, pour n'allonger davantage ce propos, tous mangent cette chair humaine avec grand plaisir. Il y a d'autres sauvages demeurant es montagnes qui font tousjours la guerre à ceux qui demeurent es loges, et ne sont pas moins cruels et méchants. » (II, xv.)

P. 273, I. 22. Pour s'ti! nourrir). Jean de Lérv, au contraire (xv), les déclare très avides de chair humaine, surtout les vieilles femmes dont il peint l'empressement glouton à recueillir les graisses chaudes qui coulent des corps pendant la cuisson. C'est le seul point sur lequel Lén^- soit en contradiction formelle avec Montaigne.

P. 274, 1. 15. Chrysippus & Zenon). Cf. Diogène Laerce, Vie de Chrysippe, \l\, 188, et surtout Se.xtus Empiricus, III, xxiv.

P. 274, 1. 18. En la ville de Alexia). Cf. César, De belle gallico, VII, Lvii et lviii.

P. 274, 1. 21. Vascones). «Les Gascons, dit-on, prolongèrent leur vie en faisant usage de pareils aliments. » (Juvénal, xv, 93.)

P. 275, 1. 3. Que la seule jalousie de la vertu). Jean de Lér}' (éd. de 1578, p. 219) explique par les mêmes motifs les guerres des cannibales, et affirme qu'ils n'ont aucun souci de conquêtes. Même affirmation dans Osorio, II, xv.

P. 276, 1. S. Victoria nulla est). «Il n'y a de véritable victoire que celle qui force l'ennemi à s'avouer vaincu. » (Claudien, De sexto consiilatii Honmi, 248.) Montaigne, qui ne semble pas lire Claudien après 1588, a pris cette citation dans les Politiques de Juste Lipse, V, XVII. Les Politiques d'ailleurs, comme les diverses éditions de Claudien publiées au xvi^ siècle, présentent un texte différent : « Nulla est victoria major quam quœ... » C'est peut-être volontairement que Montaigne a renforcé la pensée.

P. 276, 1. 10. Les Hongres). Cf. Chalcondyle : « Mais si on leur quitte la place, & qu'on fuye devant eux, alors les Hongres ne s'opiniastrent pas beaucoup à chasser, ny à respandre le sang : & donnent finablement fort volontiers la vie si on la leur demande, & qu'on advoûe d'estre vaincu; renvoyans ceux qui se soubs-mettent à leur mercy quittes et exempts de toute rançon, à la charge de là en avant de ne porter plus les armes contr' eux. » (V, ix, 343.)

P. 277, 1. I. Si succiderit). « Est-il tombé, il combat à genoux. » (A' provùdentia, IL) Le texte suivi par Montaigne est conforme à l'édition de 1557, p. 295.

P. 277, 1. 5. // est battu). On peut rapprocher Sénèque, De Constantin : « Non est quod me victum, victorem te credas. \'icit fortuna tua fortunam meam.»

(vi, 39 1-)

P. 277, 1. 14. Le capiteine Ischolas). Cf. Diodore de Sicile, XV, xvi, f° 203 x°. Il faut noter que Diodore de Sicile rapproche de l'exploit d'Ischolas la victoire de Léonidas que Montaigne vient de rappeler.

P. 278, 1. 9. J'ay une chanson). On trouvera une chanson tout à fait analogue chez André Thevet, Singularité^^ de la France antarctique, XL.

P. 279, 1. 6. Lia, Rachel, Sara et les faines de Jacop). Montaigne a trouvé ces faits dans la Cité de Dieu de saint Augustin, pour Sarah (XVI, xv), pour Lia et Rachel (XVI, xxxviii). Toutefois la phrase présente quelque confusion : les femmes de Jacob sont Lia et Rachel, ce qu'elle ne fait pas comprendre.

P. 279, 1. 8. Livia seconda). Cf. Suétone, Auguste, Lxxi. Montaigne avait sans doute lu le même fait ailleurs, et particulièrement dans la huitième des Seras de Bouchet (éd. de 1585, p. 183), qui avait

ESSAIS DE MONTAIGNE

d'ailleurs fait des emprunts à ce trente-unième essai de Montaigne.

P. 279, 1. 8. La famé du Roy Dejotariis). Cf. Plutarque, Des vertueux faits des femmes : « Stratonice sçachant que le Roy son man,^ desiroit singulièrement avoir des enfans légitimes, pour les laisser successeurs de sa couronne, et n'en pouvant avoir d'elle, elle luy pria et persuada, qu'il en feist a une autre femme, et lui permeist qu'elle se les supposast. Dejotarus s'esmerveilla fort de cette sienne resolution, et luy permeit d'en faire a sa guise, ainsi comme elle voudroit : par quoy elle choisit entre les captives prises à la guerre une belle jeune fille qui avait nom Electra, qu'elle enferma avec Dejotarus dedans une chambre : et nourrit et éleva les enfans qui en vindrent avec autant d'affection, et en aussi grande magnificence comme s'ils eussent esté siens. » (F° 239 v°.)

P. 279, 1. 26. Retirant aux terminaisons Grecques). Jean de hér\ signale lui aussi une certaine ressemblance entre la langue des cannibales et la langue grecque. (Cf. éd. de La Rochelle, 1578, p. 340.)

P. 280, 1. 6. Du temps que). En 1562.

Chroxologie : Trois allusions fournissent de vagues indications : 1° Montaigne parle dans cet essai du « feu roy Charles neufiesme », ce qui semble

indiquer qu'il est postérieur au mois de mai 1574, époque de la mort de Charles IX. Cette indication toutefois est incertaine, parce que Montaigne a pu ajouter le mot «feu» au moment de l'impression. 2° Un passage semble inviter à penser que Montaigne vient de lire César : « Nos ancestres, estans assiégez par Cœsar, en la ville de Alexia se résolurent de soustenir la faim de ce siège par les corps des vieillardz, des femmes et de toutes autres personnes inutiles au combat. » Ceci nous reporterait à l'année 1578 au plus tôt ; mais l'argument est faible parce que le siège d'Alésia est bien connu et que Montaigne peut penser aux événements tragiques qui l'ont marqué sans qu'une lecture récente de César les lui remette en mémoire. 3° Notons encore un souvenir de Sextus Empiricus qui semble indiquer que cet essai n'est pas antérieur à V Apologie de Sehond puisque tous les emprunts à Sextus Empiricus se rencontrent dans V Apologie de Sehond : « Chr\'sippus et Zenon, chefs de la secte stoicque, ont bien pensé qu'il n'y avoit nul mal de se servir de nostre charoigne a quo}' que ce fust pour nostre besoing. » Mais là encore nous n'avons qu'une allusion très vague. L'essai est si différent de tous ceux que nous pouvons dater avec certitude de 1572 que je le crois très postérieur à cette date; toutefois les preuves décisives font défaut.

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