Chapitre II
DE L YVRONGXERIE.
P. lo, TITRE. La source principale de cet essai doit être cherchée dans les œuvres de Sénèque, spécialement dans l'épître 83 et dans le De tranqtiillitate vitx, XV. Il est utile de rappeler cependant que le sujet de l'ivrognerie est traité dans trois leçons de Messie (III, xvi, xvii, xviii), et que dans l'une d'elles (III, xvii). Messie insiste tout particulièrement sur deux idées que nous allons retrouver chez Montaigne : 1° que le vin arrache les secrets; 2" que certains médecins (Rasis, Avicenne) conseillent pour la santé de s'enivrer quelquefois. Je ne crois pas que Montaigne ait sur ce point rien emprunté consciemment à Messie, mais Messie nous montre que ce sujet était dans la tradition du genre des leçons. Il reparaîtra dans une des Sérées de Bouchet (I, v), qui, publiées en 1584, semblent faire quelques emprunts aux essais de 1580, et auxquelles les essais de 1588 en retour feront peut-être quelques emprunts.
P. 10, 1. 1. Le monde n'est que variété). Cette idée est très fortement exprimée dans l'épître 113 de Sénèque, et précisément pour combattre l'opinion des stoïciens qui font toutes les vertus égales.
P. 10, 1. 3. Les Stoïciens). Cf. Plutarque, Contredits des philosophes stoïqnes, xiii.
P. 10, 1. 6. Ouos ultra) « En dehors desquelles il ne saurait y avoir de droit chemin ni au delà ni en deçà. » (Horace, Sat., I, i, 107.)
P. 10, 1. 10. Nec vincet ratio). « On ne prouvera jamais par de bonnes raisons que voler des choux dans le jardin d'autrui soit un aussi grand crime que de piller un temple pendant la nuit. » (Jd., ibid., I, m, 115.)
P. II, 1. I. Socrates disait). Rapprocher Platon, Charmide, xxii, p. 174, etc.
P. II, 1. 9. La plus grossière nation). L'Allemagne, dont Montaigne reparlera plusieurs fois dans ce chapitre. Dans le Journal de voyage il écrit : « Leur vin se sert dans des vaisseaus come grandes cruches, et est un crime de voir un gobelet vuide qu'ils ne remplissent soudein, et jamais de l'eau, non pas à ceus mesmes qui en demandent, s'ils ne sont bien respectés. » (P. 108.) Voir encore I, xxvi, 217.
P. II, 1. 13. Ctim vini). «Sous l'action du vin les membres s'appesantissent, les jambes hésitent et \acillent, là langue s'embarrasse, l'esprit s'égare, les yeux deviennent hagards, puis ce sont des cris, des hoquets, des injures. » (Lucrèce, m, 475.)
P. II, 1. 19. Comme le moust). Cf. Sénèque, Epîtres : « Quemadmodum mustum dolia ipsa rumpuntur, & omne quod in imo jacet in summam partem vis caloris éjectât : sic vino exœstum ante, quidquid in imo jacet abditum, effertur & prodit in médium. » (Ép. 83, p. 192.)
P. II, 1. 23. Tu sapientiuni). «C'est toi qui, dans les délires de Bacchus, arraches aux sages leurs soucis et leurs plus secrètes pensées. » (Horace, Odes, III, XXI, 14.) Horace s'adresse à son amphore.
P. II, 1. 26. Josephe). Cf. De vita sua. « Ei j'j[j.-;ïïv r,;j.Tv, £Çï;v, 6ïAr|7£'.aç, 'i.r^iht: -/.x-zx y.ûaOsv Spa/;;Aï;v ;j.îav. » () 2 'aî-jJ-Évioi; 6— ^/.suasv, v.x: tîA'jv tèv slvsv zpijsîpîji.svîç •j-îp -z~j xXôTïv Aasïïv àpyûp'.sv, y.al ixêO-jaSel; o-r/.iv. ■z'x xr.ispr,-x jtéyeiv sSJva'ïî, iW sçpocÇsv c'y/. Èp(j)TW[A£Vîç ty;v -î cjv£iy.£'ja^i;.îvr,v £7:'.6:jAïiv y.al (ô; y.3T£'Vf|Ç'.j;AiVîr
£"v ôivaTîv T.xz' ajTiTç. » (Éd. Dindorf, parng. 44; éd. de 1544, p. 641.)
P. II, 1. 28. Auguste, s'estant). Cf. Sénèque, Épîtres : « L. Piso urbis custos ebrius ex quo semel factus est fuit, majorem partem noctis in convivio exigebat, usque in horam sextam fere dormiebat, hoc erat ejus matutinum. Officium tamen suum (quo tutela urbis continebatur) diligentissimè administravit. Huic & divus Augustus dédit sécréta mandata, cum illum prjeponeret Thraciœ, quam perdomuit : & Tj'berius proficiscens in Campaniam, cum multa in urbe & .suspecta relinqueret & invisa, puto quia illi bene cesserat Pisonis ebrietas, postea Cossum fecit urbis prsefectum, virum gravem, moderatum sed mersum vino & madentem adeô, ut ex senatu aliquando (in quem è convivio venerat) oppressus inexcitabili somno tolleretur. Huic tamen Tyberius multa sua manu scripsit, qua; committenda ne ministris quidem suis judicabat : nullum Cosso aut privatum secretum, aut publicum elapsum est. » (Ép. 83, p. 192.)
P. 12, 1. 5. Exlt'ino). «Les veines enflées, comme de coutume, du vin qu'il avait absorbé. » (Virgile, Bucoliques, vi, 15.) Le vers est un peu différent chez Virgile. Le voici tel qu'on le lit dans l'édition possédée par Montaigne :
(I Inflatum hesterno (de la veille) venas, ut semper, laccho. »
Je n'ai trouvé le texte de Montaigne dans aucune édition du xvr siècle.
P. 12, 1. 6. Et commit on aussi). Cf. Sénèque, Épttres : « De illa Caii Cssaris cœde, illius dico qui superato Pompeio rempublicam tenuit, tam creditum est Tullio Cymbro quam C. Cassio. Cassius tota vira aquam bibit. Tullius Cymber & nimius erat in vino & .scordalus in hanc rem locutus est ipse. Ego inquit, quenquam feram, qui vinum ferre non possum! » (Ép. 83, p. 192.)
P. 12, 1. II. Nec facilis). «Il n'est pas facile de les vaincre tout ivres, tout bégayants, tout titubants qu'ils sont. » (Juvénal, Satires, XV, 47.)
P. 12, 1. 14. Attalus). Cf. Diodore de Sicile : « Attalus feit convier de .soupper avec luy le premier Pausanias et l'ayant enyvré abandonna son corps à tous
les palefreniers et mulatiers à en abuser charnellement, comme d'une putain. » (XVI, xxvi, î° 256 r°.)
P. 13, 1. 9. Jusques aux Stoyciens). Cf. Sénèque, De tranquiUitate vitx : « Cato vino laxabat animum curis publicis fatigatum. » (xv, 186.)
P. 13, 1. II. Hoc quoque). «On dit même que, dans cet assaut de vigueur, le grand Socrate remporta autrefois la palme. » (Pseudo-Gallus, I, xlvii.)
P. 13, 1. 13. Caton). Cf. Sénèque, De trauquillitate viîœ : « Catoni ebrietas objecta est. » (xv, 386.) Montaigne a corrigé une erreur qu'il avait commise en 1580 et conservée en 1588 : « La vraye image de la vertu stoïque, Caton... », disait-il; l'expression venait encore du même passage de Sénèque : « Cato ille virtutum viva imago... >' Mais naturellement ces paroles s'appliquent à Caton d'Utique. Il y avait donc une confusion entre les deux personnages que Montaigne a supprimée après 1588 seulement.
P. 13, 1. 14. Nanatur). «On raconte aussi du vieux Caton qu'il réchauffait sa vertu dans le vin. » (Horace, Odes, III, xxi, 11.)
P. 13, 1. lé. Cyrus). Cf. Plutarque, Fie d'Ar- Inxer.xès : « (Cyrus) parlant de soymesme avantageusement, il disoit qu'il avoit le cueur plus grand que son frère (Artaxerxes), qu'il enduroit mieulx toutes nécessitez que luy, qu'il entendoit mieulx la Magie, qu'il beuvoit plus de vin et le portoit mieulx. « (11, f° 660 r°.) Cf. aussi les Propos de table, I, 4.
P. 1 3, 1. 19. A Silvius). Jacques Dubois dit Sylvius, né à Amiens en 1478, mort à Paris en 1555; mathématicien et médecin de grande réputation; il eut un immense succès comme régent au collège de Tréguier, ensuite et surtout comme lecteur en médecine au collège ro}^al. Ses œuvres ont été réunies en 1630. On lit une pièce sur lui dans le deuxième livre des Touches de Tabourot des Accords.
P. 14, 1. I. Escript-on que les Perses). Cf. Guillaume Bouchet, les Sérées : « Ruffus dit que les Perses voulans traicter de la Republique s'y mettoyent après boire : parce que le vin .sert a aiguiser l'esprit et la raison, et surtout a trouver la vérité. >> (Discours préliminaire.) Outre Ruffus, Bouchet indique comme source Xénophon; cf. encore Plutarque, Propos de table, VII, 10; Hérodote, I, 133, etc.