LIVRE II, CHAPITRE IV
que si Monsieur de Boutières n'ouvrit point la lettre qui lui fut remise ce fut « par oubliance ou par avoir trop d'affaires». Montaigne qui en parle autrement a peut-être connu quelque autre source.
P. 43, 1. 4. Cf mesme Plutarque). Dans la Fie de César : « Ariemidorus natif de l'Isle de Gnidos, maistre de Rhétorique en langue Grecque, qui pour ceste siene profession avoit quelque familiarité avec aucuns des adherens de Brutus, au moien dequoy il sçavoit la plus part de ce qui se machinoit contre Cœsar, luy vint apporter en un petit mémoire escript de sa main, tout ce qu'il luy vouloit descouvrir : et voiant qu'il recevoit bien toutes les requestes qu'on luy presentoit, mais qu'il les bailloit incontinent à ses gens qu'il avoit autour de luy, il s'en approcha le plus près qu'il peut, & luy dit : « Ctesar lis ce » mémoire cy que je te présente, seul & prompte- » ment, car tu trouveras de grandes choses dedans » & qui te touchent de bien près. » Cœsar le prit, mais il ne le peult oncques lire, pour la multitude grande des gens qui parloient à luy, combien que par plusieurs fois il essayast de le faire : toutefois tenant tousjours le mémoire en sa main, & le gardant seul, il entra dedans le sénat. » (xvii, f" 5 13 r°.)
P. 43, 1. 7. Le comte d'Archias). Cf. Plutarque, Du démon familier de Socrates : «Comme Charon... nous disposast en ordre pour aller exécuter nostre entreprise, il arriva une missive... escripte par Archias le souverain presbtre, à Archias son hoste et ancien amy, laquelle luy declaroit comme il est vraysemblable, le retour des bannis, & la surprise qu'ils dévoient exécuter, la maison où ils s'estoient assemblez et ceulx qui estoient de leur ligue et intelligence. Mais Archias estant desja tout estourdi de vin,... encore que le messager luy dist que c'estoit pour affaires de conséquence qu'elles estoient escriltes, il prit bien les lettres, mais il respondit, A demain les affaires : et meit les lettres dessoubs son oreillier, et demandant sa couppe commanda qu'on luv versast à boire. » (xxvii, f" 647 v°. »
P. 43, l. 20. Et anciennement). Id., Propos de table : « Mais nous fusmes principalement en doubte touchant le lieu que Ion appelle consulaire : car c'estoit de nostre temps celuy que Ion tenoit pour le plus
honorable : ce qui n'estoit ny pour estre le premier, ny pour estre le milieu, comme les autres. Et davantage des qualitez que Ion remarquoit en iceluy, les unes ou ne sont pas propres à luy seul, ou ne me sembloient pas estre d'aucune importance, toutefois il y avoit trois raisons, entre celles que Ion alleguoit, ausquelles nous nous arrestions le plus... La troisième raison & propriété que sembloit avoir ce lieu là est, que Ion le trouvoit bien à propos et commode pour ceulx qui ont des affaires : car le consul des Romains ne fait pas comme feit jadis Archias le Capitaine des Thebains, si on luy apporte ou lettres ou nouvelles, & advertissiment d importance, fust-ce au milieu du soupper, il ne crie pas tout haut, à demain matin les affaires : & ne rejette pas le pacquet de lettres pour prendre la couppe de vin. Car non seulement ce que Ion dit en commun proverbe,
« La nuict apporte à tout pilote sage
» Toujours la peur de tourmente & orage : »
mais aussi tout plaisir de festin &: d'autres passe-temps à un sage Capitaine & homme de gouvernement requiert qu'il ait tousjours l'œil au guet. A celle fin doncques qu'il puisse tousjours entendre ce qu'il faut commander «Se signer, ou soubscrire, s'il est besoing, on luy a attribué ce lieu la, auquel estant le second lict joint d'un tenant au premier, l'encoigneure laissant une espace ouverte en tournant, donne moien & à un secrétaire, & à un sergent, & à un garde-corps, & à un messager venant du camp, de s'approcher pour parler à luy, & pour l'interroguer sans que personne l'empesche, ne que luy aussi empesche personne des conviez, ains a & la voix & la main fort libre à son commandement.» (I, m, f" 363 v°.)
Chronologie : Cet essai est le premier qui emprunte son sujet aux Œuvres morales traduites par Amyot. L'idée en vient du traité De la curiosité, et plus spécialement de l'exemple de Rusticus que Plutarque rapporte dans ce traité. Outre le thème du chapitre, il doit aux mêmes Œuvres morales deux autres faits : le conte d'Archias (p. 43, 1. 7), et les explications relatives à la place consulaire (p. 43, 1. 20). C'est dire qu'il est presque entièrement bâti d'emprunts
ESSAIS DE MONTAIGNE
faits aux Œuvres morales. De plus l'essai s'ouvre par un éloge enthousiaste d'Amyot, traducteur. Ces faits nous invitent à supposer que, quand il a écrit ce court chapitre, Montaigne avait reçu depuis peu le volume d'Amyot. Certainement il ne l'a pas reçu avant les derniers mois de 1572. On peut croire qu'il ne l'a pas attendu bien longtemps après cette date : 1° parce qu'il devait désirer impatiemment ce volume qui traitait de sujets si intéressants pour lui; 2° parce que c'était l'œuvre de Jacques Amyot, avec lequel
Montaigne était en relations personnelles et dont il estimait et pratiquait les traductions; 3° parce que (je l'ai démontré) il lisait la première édition; s'il avait attendu plusieurs années, il aurait eu des chances d'avoir l'une des éditions postérieures (1574 et 1575). La date de 1573 ou de 1574 est assez vraisemblable, comme pour l'essai précédent qui semble peu antérieur à celui-ci, à cause des nombreux emprunts qu'il fait lui aussi aux Œuvres morales.