DE LA CONSCIENCE
P. 44, TITRE. On peut rapprocher un chapitre de Jean des Caurres, dans ses Œuvres meslécs et diversifiées, qui est intitulé : Que l'homme qui se sent la conscience chargée de quelque mesfait n'est jamais en repos (\'II, xxxv). Je suis convaincu d'ailleurs que Montaigne n"v a rien emprunté. Il s'est peut-être souvenu d'un chapitre de la Cité de Dieu de saint Augustin (XXI, ix) et surtout du Commentaire que Vives y a joint. Toutefois il ne s'agit là que de réminiscences lointaines; je ne crois à aucun emprunt direct.
P. 45, 1. 7. Occnltum). «Nous frappant d'un fouet invisible, et nous servant elle-même de bourreau. » (Juvénal, xiii, 195.) Le texte de Juvénal, aussi bien dans les éditions du xvi^ siècle que dans les éditions modernes, porte «Occultuni quatiente animo». Montaigne écrit «quatiens» qu'il rapporte au mot français « conscience » afin de rattacher plus intimement la citation à sa phrase. C'est un procédé qui lui est habituel. Pacard, Théologie naturelle (III, xvii), cite ce même vers dans un chapitre où il traite à peu près le même sujet que Montaigne.
P. 45, 1. 8. BessHS, Pœonien). Cf. Plutarque, Pourqtioy la justice divine diffère la punition des maléfices : « Bessus aiant tué son père fut un bien long temps sans que personne en sceust rien, jusques à ce que un jour estant allé soupper chez quelques siens hostes, il percea du fer de sa picque et abbattit le nid d'une arondelle, & tua les petits qui estoient dedans : et comme les assistans luy dissent : Dea capitaine comment vous amusez vous à faire un tel acte, où il y a si peu de propos? Si peu de propos, dit-il : et comment, ne cr)-ent elles pas ordinairement
à rencontre de moy, et tesmoignent faulsement que j'ai tué mon père? Ceste parole ne tomba pas en terre, ains fut bien recueillie des assistans, qui en estans fort esbahis l'allerent incontinent déceler au roy, lequel en feit si bonne inquisition, que le faicl fut avéré, et Bessus puny de son parricide. » (viii, f" 261 v'\)
P. 45, 1. 15. Hésiode corrige). Id., ibid. : «Il fault bien prester l'aureille au poète Hésiode qui dit, non pas comme Platon, que la peine suit le péché & la meschanceté, ains qu'elle luy est égale d'aage & de temps, comme celle qui naist ensemble en une mesme terre et d'une mesme radne... Lon dit que la mouche Cantharidc a en soy mesme quelque partie qui sert contre sa poison de contrepoison, par une contrariété de nature : mais la meschanceté engendrant elle mesme ne sçay quelle desplaisance & punition, non point après que le delict est commis, mais des l'instant mesme qu'elle le commet, commance à souftrir la peine de son maléfice... la meschanceté d'elle mesme fabrique ses tourments contre elle mesme, estant merveilleuse ouvrière d'une vie misérable, qui avec honte et vergongne a de grandes frayeurs, des perturbations d'esprit terribles, & des regrets et inquiétudes continuelles. » (ix, f° 261 V.)
P. 45, 1. 17. Quiconque attent). Cf. Sénèque, Épttres : « Dat pœnas quisquis exspectat, quisquis autem meruit, exspectat. » (Ép. 105.)
P. 45, 1. 18. La meschanceté). Cf. la note ci-dessus, p. 45, 1. 15.
P. 45, 1. 19. Maliim consiliitm). «Le mal pèse surtout à celui qui l'a fait. » (Proverbe cité par Aulu- Gelle, IV, v.)
ESSAIS DE MOXTAIGXE.
P. 45, 1. 22. Vitasquc). « Elles laissent la vie dans la blessure qu'elles font. » (Virgile, Géorg., iv, 238.)
P. 45, 1. 23. Les Canlarides). Cf. la note ci-dessus, p. 45, 1. 15.
P. 46, 1. 3. Qtiippe uhi). «Car il est beaucoup de coupables qui en parlant dans leur sommeil ou dans le délire de la maladie se sont accusés eux-mêmes et ont révélé des fautes qui longtemps étaient restées cachées. » (Liicrèce, V, 1 157.) Le texte est exactement conforme à celui de l'édition Lambin.
P. 46, 1. 6. Apollodorus). Cf. Plutarque, Pourquoi la justice divine diffère la punition des maléfices : « Comme Ion dit qu'Appollodorus en dormant songea quelquefois qu'il se voj-oit escorcher par les Scythes, et puis bouillir dedans une marmitte, & luy estoit advis que son cœur du dedans de la marmitte murmuroit en disant. Je te suis cause de tous ces maulx. » (ix, f" 262 r°.)
P. 46, 1. 8. Aucune cachette). Cf. Sénèque, Epîtres : « Eleganter ab Epicuro dictum puto, Potest nocenti contingere ut lateat, latendi fides non potest. » (Ep. 97, p. 241.)
P. 46, 1. II. Prima est). «La première punition du coupable, c'est- de ne jamais pouvoir s'absoudre à ses propres yeux. » (Juvénal, xiii, 2.)
P. 46, 1. 17. Conscia viens). « Selon le témoignage que la conscience se rend à elle-même, on a le cœur rempli de crainte ou d'espérance. » (Ovide, Fastes, I, 485.)
P. 46, 1. 21. Scipion). Cf. Plutarque, Comment on se peut louer soy-mesme : « Quand Scipion leur dit en publique assemblée, qu'il ne leur estoit pas bien séant vouloir juger de Scipion, veu que par son moien ils estoient par\'enus à ceste grandeur de juger de tout le monde, ils meirent des chappeaux de fleurs sur leurs testes... » (v, f° 139 v°.)
P. 46, 1. 25. Un' autrefois). Cf. Aulu-Gelle, Nuits attiques : « Cum M. Nevius trib. pleb. accusaret eum ad populum, diccrctque accepisse a Rege Antiocho pecuniam, ut conditionibus gratio.sis & mollibus pax cum eo pop. rom. nomine fieret, & quœdam item alia crimini daret, indigna tali viro : tum Scipio pauca prîefatus, quae dignitas vitœ suœ, atque gloria postulabat : memoria, inquit, quirites, repeto diem
esse hodiernum, quo Annibalem Pœnum imperio nostro inimicissimum magno prjelio vici in terra Africa, pacemque & victoriam nobis peperi, insperabilem. Non igitur simus adversum deos ingrat! : sed censeo relinquamus nebulonem hune, eamusque nunc protinus Jovi optimo maximo gratulatu. Id cum dixisset, avertit, & ire in Capitolium cœpit. Tum concio universa, quœ ad sententiam de Scipione ferendam convenerat, relicto tribuno, Scipionem in Capitolium comitata, atque inde ad œdes ejus cum laititia & gratulatione solemne prosecuta est. » (IV, xviii.) Cf. encore ^'alère Maxime, III, vu, i; Appien, Guerre syriaque, \; etc. Cet exemple et le suivant sont assez fréquemment repris au xvi' siècle, ainsi dans La Primaudaye, Académie françoise, i" 54 r°; Lottini, Avis civils, traduction de 1584, n'' 54; etc. Toutefois je n'ai trouvé aucun texte qui explique ces mots de Montaigne : «Et son accusateur mesme», qui sont en contradiction avec le récit d'Aulu-Gelle.
P. 47, 1. 2. Petilius). Id., il'id. : « Petilii quidam Trib. pleb. à Marco, ut aiunt, Catone, inimico Scipionis, comparati in eum atque immissi desiderabat in senatu instantissimè, ut pecuniœ Antiochena;, prœdœque quîe in eo bello capta erat, rationem redderet. Fuerat enim L. Scipioni Asiatico fratri suo Imperatori in ea provincia Legatus. Ibi Scipio exurgit : & prolato è sinu togse libro, rationes in eo scriptas esse dixit omnis pecuniœ, omnisque prsdœ : Iliatum, ut palàm recitaretur, & ad Krarium deferretur. Sed enim id jam non faciam, inquit, nec me ipse afhciam contumelia. Eûmque librum statim discidit suis manibus, & concerpsit : œgrè passus, quôd cui salus Imperii ac Reipublicœ accepta ferri deberet, ab eo ratio pecunis pra;datiti;e posceretur. » (IV, xviii.)
P. 47, 1. II. Dict Tite-Live). Dans les Annales, XXXVIII, LU. Certainement en 1580 Montaigne ne s'est inspiré que du récit d'Aulu-Gelle, mais après 1 588 il a retrouvé le même fait dans les Annales de Tite-Live qui lui ont suggéré cette addition : « Major animus et natura erat, ac majori fortunœ assuetus, quam ut reus esse sciret, et summitterc se in humilitatem causam dicentium. »
P. 47, I. 28. Etiam innocentes). « Li douleur force à mentir même les innocents. » (Publius Syrus.)