‹ Les Essais de Michel de MontaigneChapitre 301 sur 449 · LIVRE II, CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE XII

quelques exemples. Plusieurs lois reparait cette idée que, si nous avons la raison en propre, c'est un avantage que nous avons chèrement payé, et chaque fois Montaigne donne une énumération des vices et des inconvénients qui en sont la rançon. Plusieurs fois, et dans des termes assez semblables, il développe cette idée que, si nous accordons aux animaux que, sans art, par le seul instinct naturel, ils agissent aussi bien que nous, c'est un grand avantage sur nous que nous leur concédons parce qu'il vaut beaucoup mieux atteindre le but sans effort et avec certitude qu'avec peine et avec risques. Il varie d'ailleurs sur la question de savoir si le.s animaux ont la raison ou non; parfois il affirme qu'ils ont la faculté de juger, parfois au contraire il la leur refuse mais prétend que par des moyens différents ils produisent les mêmes effets. Tous ces faits nous invitent à penser que ['Apologie a subi des remaniements, probablement même qu'elle a été composée en diverses fois; aucun d'entre eux pris en particulier, ne serait suffisant pour le démontrer, mais leur masse constitue de très sérieuses probabilités.

En résumé, ce que nous pouvons dire de plus probable touchant Y Apologie de Raiiuond Schoiid, c'est 1° qu'il n'}- faut sans doute pas voir un essai construit d'une seule venue; 2° qu'aucun fragment important ne doit être antérieur à 1573; 3° que vraisemblablement une partie était élaborée aux environs de 1576; 4° que certainement entre 1577 et 1580 Montaigne a apporté à son essai de notables additions.

On peut essayer de dépasser ces résultats et de proposer des hypothèses. Miss Grâce Norton pense que toute la première partie du chapitre est fort peu postérieure à 1569, date à laquelle Montaigne publiait sa traduction de la Théologie naturelle de Raimond Sebond; et que la dernière est d'environ 1577 ou 1578. Les deux parties seraient séparées par l'adresse à la princesse qui avait provoqué la composition de l'essai. Dans cette hypothèse, cette adresse aurait ou terminé le premier des deux essais ainsi réunis, ou seni d'introduction au second. On peut objecter à miss Grâce Norton : 1° que tous les passages que nous avons datés de 1378 se trouvent précisément

dans la première partie, celle dont miss Grâce Norton place la composition vers 1569; 2° que cette date de 1569 n'est pas acceptable, puisque, précisément dans cette partie, sont pour la plupart les emprunts à la traduction d'Amyot qui ne peuvent pas être sensiblement antérieurs à 1573; 3° qu'entre le début du premier essai (comparaison de l'homme et des animaux) et la fin (critique de la science), il y a autant de différences dans la manière de composer de Montaigne qu'entre le début du premier essai et le second, et que, par conséquent, la division de miss Norton, basée avant tout sur cette méthode de composition, se justifie difficilement.

Peut-être une autre hypothèse serait mieux d'accord avec les faits. U Apologie se diviserait non en deux, mais en trois fragments principaux : le premier comprendrait surtout la comparaison de l'homme aux animaux, et entamerait très légèrement peut-être la critique de la science (jusqu'aux environs de la page 75 dans l'édition Dezeimeris ou un peu plus loin); le second comprendrait essentiellement cette critique de la science et irait jusqu'à l'adresse à la princesse qui en marque la fin; le troisième comprendrait la critique de la raison humaine qui commence immédiatement après cette adresse et qui entame un sujet visiblement différent (de la page 13S à la fin). Le premier serait des environs de 1573 : nous y trouvons en effet la méthode impersonnelle qui nous paraîtra, au cours de cette étude, marquer les essais de la première période; presque tout y est construit d'emprunts à Plutarque, et le morceau se terminerait très bien par cette assertion de l'auteur que Plutarque .seul lui a servi à «faire son amas». Ce fragment d'ailleurs aurait reçu à tout le moins une addition lors de la révision de 1 578-1 579; l'emprunt à Joubert qu"on y rencontre, et qui ne peut pas être antérieur à 1578, en fait foi : de cette addition ferait partie très probablement le morceau (pp. 35-41) où Montaigne proteste contre ceux qui font de l'homme le plus misérable des êtres. Ce morceau supprimé, en effet, toutes les répétitions et les légères incohérences que j'ai relevées ci-dessus disparaissent. Le troisième fragment aurait été composé en second lieu, avant le deuxième par conséquent;

ESSAIS DE MONTAIGNE

il aurait été provoqué suaout par la lecture de Sextus Empiricus, auquel il fait Je nombreux emprunts, et se placerait sans doute aux environs de 1576, date à laquelle Montaigne frappe sa médaille pyrrhonienne, probablement sous la même influence de Sextus Empiricus. Le morceau aurait d'ailleurs pu lui aussi recevoir des additions lors de la révision de 1578- 1580. En troisième lieu viendrait, précisément vers 1578 ou 1580, la composition du deuxième fragment que Montaigne aurait intercalé entre les deux morceaux déjà existants parce que le sujet dont il traite, qui est la critique de la science, avait été déjà, par la force des choses, touché dans le premier fragment. Diverses raisons m'engagent à lui assigner cette date de composition : 1° deux phrases s'y rencontrent qui

nous ont paru tout à l'heure ne pas pouvoir v être antérieures; 2" à Sextus Empiricus, qui est encore la source de quelques passages, Montaigne joint de nombreux emprunts qui viennent de Corneille Agrippa. Corneille Agrippa n'avait rien fourni dans les autres panies; or il est utilisé par Montaigne et très largement mis à contribution dans l'essai intitulé De la ressevihlancc des enfaits ans pires, qui n'est certainement pas antérieur à 1579. Il y a quelque vraisemblance pour que ce soit également vers 1578 ou 1579 que Montaigne lui fasse des emprunts dans V Apologie.

Cette hypothèse me semble vraisemblable; elle n'est au reste que vraisemblable.

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