‹ Les Essais de Michel de MontaigneChapitre 318 sur 449 · LIVRE II, CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE XVII

Chronologie : On a pensé que cet essai est de l'année 1573 ou des premiers mois de 1574. Cela tient, je crois, à une fausse interprétation. Montaigne écrit : «J'ay la taille forte et ramassée... la santé forte et allègre jnsques bien avant en mon aage, rarement troublée par les maladies. J'estois tel, car je ne me considère pas à cette heure que je suis engagé dans les avenues de la vieillesse ayant franchi les quarante ans. »

Si l'on infère de cette phrase que Montaigne n'a pas quarante et un ans au moment oi!i se place la composition de cet essai, c'est bien à l'année 1573 ou aux deux premiers mois de 1574 qu'il la faut fixer; mais je ne crois pas que ce sens soit le véritable; il a passé quarante ans, mais rien ne dit qu'il n'en a pas quarante et un, ou quarante-deux, ou davantage. Montaigne semble lui-même nous inviter à penser que là est la juste interprétation lorsque, dans une édition postérieure, il corrige, non en changeant le nombre quarante, mais en ajoutant le mot « pieça » : « A^'ant pieça franchi les quarante ans » ; quarante ans pourrait bien être pour lui une sorte de seuil de la vieillesse. Nous concluons donc que cette phrase est postérieure au mois de février 1573, époque à laquelle Montaigne atteint ses quarante ans, rien de plus. Et c'est encore la même conclusion que nous devons tirer de la restriction que Montaigne apporte à son brevet de bonne santé. Il déclare nettement que maintenant sa santé est altérée. Rien ne permet de dire s'il fait allusion à la crise de 1573 ou aux rudes accès de 1578, ce qui me paraît plus vraisemblable. Une seule chose est certaine d'après cette affirmation, c'est que l'essai n'est pas antérieur à 1 573. Mais d'autres renseignements complètent celui-ci. Il est certain que plusieurs passages ont été écrits au plus tôt en 1578.

1° Dans un développement sur sa propre manière d'écrire, Montaigne exprime son admiration pour le style de César, et ce jugement est certainement postérieur à la lecture des Comiwntaires (février-juillet 1578) : «Encore que les coupures et cadences de Saluste reviennent plus à mon humeur, si est-ce que je trouve Cœsar et plus admirable et moins aysé à imiter. »

2° Il semble bien que ce soit aux Discours sur les moyens de bien gouverner, de Gentillet, que Montaigne fait allusion dans ce passage : « Les discours de Machiavel estoient assez solides pour le suhjet, si y a-il eu grand aisance à les combattre; & ceux qui les ont combattus n'ont pas laissé moins de facillité à combattre les leurs » ; or nous avons vu que Montaigne n'a pas pu lire Gentillet avant 1576, et que très probablement il l'a connu seulement vers 1578. 3" Montaigne fait allusion au Dialogue des orateurs, de Tacite : « Messala se plaint en Tacitus de quelques accoustrements estroits de son temps et de la ftçon des bancs où les orateurs avoierrt à parler, qui affoiblissoient leur éloquence. » Or, en dehors de ce passage, le Dialogue des orateurs n'est mentionné que trois fois dans les essais de 1580 : une fois à l'essai I, XXVI, et deux fois à l'essai II, x ; ces deux chapitres (nous l'avons vu) sont l'un et l'autre au plus tôt de 1579. Cette remarque a d'autant plus de poids que Tacite ne semble pas être à cette époque un auteur familier pour Montaigne; ses grands ouvrages historiques n'ont déposé aucune trace dans les essais de 1580.

4° La remarque semble s'appliquer également à Ammien Marcellin : Montaigne lui emprunte ici tout un morceau sur l'empereur « Constantius »; or j'ai montré qu'Ammien Marcellin avait été lu par Montaigne dans la dernière période et que probablement entre 1570 et 1580 il ne l'avait été que dans cette dernière période.

5° Certains passages semblent avoir été écrits après le chapitre De l'institution des enfans : « Je retombe volontiers, dit Montaigne, sur ce discours de l'ineptie de nostre institution. » Et il reprend effectivement son thème de prédilection, que nos maîtres garnissent la mémoire et ne forment pas le jugement. Ailleurs, il jette en passant cette incidente : « le latin qui m'a esté donné pour maternel. » N'est-il pas probable que si Montaigne n'éprouve pas le besoin d'expliquer comment la langue latine se trouve être sa langue maternelle, et si une simple allusion lui suffit, c'est que déjà il a conté à son lecteur la manière très originale dont son père la lui a tait

enseii^ner :

ESSAIS DE MONTAIGNE

6" Notons que cet essai est certainement postérieur à l'essai De la gloire : la première plirase nous l'indique. Or, par un emprunt fait à Bodin, l'essai De la gloire nous a paru avoir beaucoup de chances d'être de la dernière période.

7" Faut-il enfin rappeler, quoique cet argument soit moins solide, avec quelle force Montaigne assure que « de toutes les opinions que l'ancienneté a eues de l'homme, celles qu'il embrasse le plus volontiers et auxquelles il s'attache le plus, ce sont celles qui nous mesprisent, avilissent et anéantissent le plus. La philosophie ne lui semble jamais avoir si beau

jeu que quand elle combat nostre présomption et vanité...»? Si je ne me trompe, pour que Montaigne écrive ces lignes, il faut qu'il ait été déjà séduit par le pyrrhonisme.

Tous ces faits réunis nous invitent à penser que l'essai De la pra'sumption est seulement des années 1578 ou 1579. Si l'on veut à tout prix maintenir qu'une partie en a été composée dès 1573 ou 1574, au moins faut-il admettre que c'en est une partie seulement, et que l'essai a été très profondément remanié par la suite.

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