DES MAVVAIS MOYENS EMPLOYEZ A BONNE FIN
P. 476, 1. 5. Naissent, fleurissent). Cette idée remplit le IV"^ livre de la République de Jean Bodin.
P. 476, 1. 6. Nous sommes subiects). La même image est chez Jean Bodin, Methodiis ad facilein historianim cognitionem (\).
P. 476, 1. 7. Les médecins le craignent). Allusion à itn mot d'Hippocrate que je trouve rappelé chez Breslay dans les termes suivants : « Hippocrate, duquel les sentances font foi d'oracle en médecine, a divinement... opiné l'embonpoint souverain, tel que celui des athlètes anciennement trop soigneux de la panse, estre fort soupsonneux, par ce que nature ne pouvant monter plus haut, ny descendre, empeschez de ce faire par ceux qui ne s'y cognoissent, ny tenir en arrest à cause de la foiblesse et fluidité de la matière, se précipite ordinairement en de très pernicieuses maladies. Autant en est-il de la félicité mondaine. » (^Anthologie, I, Lix.) On trouve la même idée dans la République de Jean Bodin : « Et tout ainsi que les plus sçavans médecins aux accez les plus violents, si les symptômes sont bons, ont plus d'espérance de la santé que si l'accez est doux et languide : et au contraire, quand ils voient l'homme au plus haut degré de santé qui peut estre, alors ils sont en plus grande crainte, qu'il ne tombe en extrême maladie, comme disoit Hippocrate : aussi le sage politique, voyant sa republique... » (IV, m.)
P. 477, 1. 6. Les Romains bâtissaient). Cf. Bodin, République, VI, 11; Gentillet, Discours sur les moyens de bien gouverner, III, m. Machiavel prétendait que les colonies avaient pour objet à Rome d'assurer le
vainqueur des pays conquis; Gentillet réplique que le but des Romains était de décharger leur ville d'un excès d'habitants.
P. 477, 1. 10. Ils ont à escient). Cf. Jean Bodin, République, IV et V. Au chapitre V, v, Bodin écrit : « Cela se peut voir en toutes les histoires des Romains, lesquels, après avoir vaincu les ennemis, aussitôt commençoient à se mutiner : qui fut cause que le sénat entretenoit les guerres, et forgeoit des ennemis s'il n')' en avoit, pour se garentir des guerres civiles, et continuèrent jusques à ce qu'ils eurent étendu leurs frontières aux Orcades, à la mer Athlantique, au Danube, à l'Euphrate, et aux déserts d'Afrique... Encores y a-t-il un autre poinct bien considérable, pour monstrer qu'il faut entretenir la discipline militaire, et faire la guerre, c'est qu'il v a tousjours eu et n'y aura jamais faute de larrons, meurtriers, fait néants, vagabonds, mutins, voleurs en toute republique qui gastent la simplicité des bons subjects, et n'v a loix ni magistrats qui en puissent avoir la raison... Il n'y a donc moyen de nettoyer les republiques de telle ordure, que de les envoyer en guerre, qui est comme une médecine purgative, et fort nécessaire pour chasser les humeurs corrumpus du corps universel de la republique. » L'utilité qu'à ce point de vue les Romains tiraient de Carthage revient au moins à trois reprises dans la République (IV, i; IV, vu; V, v) : «Le seul moyen d'entretenir Testât populaire, dit Bodin dans le premier de ces passages, est de frire guerre, et forïrer des ennemis s'il n'v en a. Ce fut la raison
ESSAIS DE MONTAIGNE
principale qui meut Scipion le jeune d'empescher tant qu'il peut que la ville de Carthage ne fust rasée : prévoyant sagement que si le peuple romain guerrier et belliqueux n'avoit plus d'ennemis, il estoit force qu'il fist guerre à soy-mesme. » On retrouve encore la même idée dans les Discours de Gentillet sur les moyens de bien gouverner.
P. 477, 1. 14. Et patimur). «Nous subissons les maux d'une longue paix; plus terrible que les armes, le luxe nous a domptés. » (Juvénal, vi, 291 .) Le texte de Juvénal porte « incubuit » au lieu de « incumbit ».
P. 477, 1. 20. Au traité de Bretigny). Cf. Froissait : « Car ils presumoyent que le temps advenir toutes manières de Gens d'armes, de leur costé, partiroyent et vuideroyent les garnisons et forteresses qu'ils tenoyent à présent... et se retireroyent quelque part que ce fust : & mieux valoit, & plus profitable estoit, que ces guerroyeurs et pilleurs se retirassent en la Duché de Bretaigne... que qu'ils viensissent en Angleterre, car leur païs en pourroit estre perdu et robe. » (I, ccxiii, 251.)
p. 477, 1. 25. Nostre Roy Philippe). Il y a certainement ici une erreur, comme l'a déjà remarqué le docteur Payen. Philippe \'I est le seul de nos rois qui ait eu un fils du nom de Jean. Mais Jean le Bon n'a conduit, que je sache, aucune expédition «outre-mer». Si parmi les rois du nom de Philippe nous en cherchons un qui ait envoyé son fils « outremer», nous ne trouvons guère que Philippe-Auguste auquel Montaigne ait quelque chance de penser. On lit en effet que Philippe-Auguste envoya son fils faire une expédition en Angleterre; mais ce fils s'appelait Louis, et non Jean, comme le nomme Montaigne. Les Annales de Nicole Gilles, que nous lui avons vu lire avant 1580, mentionnent cette expédition du fils de Philippe-Auguste en Angleterre sous la date de 121 5. Il est possible que nous ayons là l'explication de l'erreur de Montaigne. L'hypothèse reste néanmoins très douteuse. A ma connaissance," en effet, aucun des historiens lus par Montaigne n'a dit que cette expédition ait eu pour but de débarrasser la France des bandes qui la parcouraient. Nicole Gilles dit que Louis emmena avec lui de grandes compagnies de gens d'armes; il n'ajoute pas
autre chose. Là n'est donc pas la source. Peut-être néanmoins est-ce bien cette expédition que Montaigne a dans l'esprit, et peut-être a-t-il trouvé ailleurs l'indication complémentaire qu'il y joint. En tous cas, j'indique ici seulement une explication possible de son erreur; elle n'est que possible, et la source à laquelle Montaigne se réfère reste à trouver.
P. 478, 1. I. Il y en a plusieurs). Voyez en particulier Gentillet, Discours sur les moyens de bien gouverner, éd. de 1579, p. 264. Je retrouve cette opinion, qui, dit-on, était celle de Coligny, dans un ouvrage paru peu de temps après la première édition des Essais : Les Trois Mondes de La Popelinière. La Popelinière voudrait qu'on entreprît des conquêtes lointaines pour y employer les mauvais sujets que les guerres de Religion ont fait pulluler en France. Puisque l'Amérique est désormais occupée, il convient de songer au « Continent austral », et l'on pourra grâce à lui opérer «la purgation du royaume».