‹ Les Essais de Michel de MontaigneChapitre 340 sur 449 · LIVRE II, CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE XXIX

t'en dire la vérité, un lièvre a esté en cecy mon maistre & précepteur, & m'a enseigné de faire ce que j'ai fait. Amurat tout esbay d'une si estrange & fantastique responce, luy demanda; & comment est-ce (je te prie) que le plus paoureux & imbécile animal de tous autres, peust tenir escole de proësse & asseurance ? Il répliqua : J'estois en Asie, résident en cette province dont il avoit pieu à ta grandeur donner le gouvernement à mon père, quand une matinée il me prit envie d'aller à la chasse, à tout mon arc & une laisse des lévriers. Et voicy que je r'encontray un lièvre en forme qui se laissa approcher de si près qu'il me sembla que ce seroit chose plus seure de le tuer d'un coup de traict que de m'adventurer de le prendre à la course. Car le pays d'Attalie (comme tu sais Seigneur) a de fort bons lièvres, combien que ceux de l'Europe soient encore beaucoup meilleurs. Et ainsi faisant ce discours à part moy, je commencay à descocher sur luy la première flesche, puis la seconde & la tierce encore & tout le reste consequemment, sans que je peusse assener non pas seulement esveiller le lièvre, ne le faire partir de son giste, que je n'eusse achevé de vuider tout mon carquois : si y avoit il pour le moins quarante flesches dedans, il m'en souvient fort bien : Et pour ce qu'il se vouloit sauver, je laschay mes lévriers après, qui le faillirent aussi bien que moy. Voyant donques par une si clere espreuve, que sa destinée l'avoit garanti d'un tel péril, je m'imprimay deslors cette opinion qui m'est tousjours demeurée en la fantaisie, que je ne devois non plus craindre ny lance, ny espée, ny coups de flesche, ou d'harquebouse; pource que tout cela ne me sçauroit abréger une minute d'heure de la vie qui m'a esté premièrement ordonnée de h haut... >> (VII, VIII, 472-474-)

P. 511, 1. 14. Leurs Historiens). LL, ibid. : «Les Turcs à la vérité & tous ceux qui suivent leurs superstitions, défèrent beaucoup à la prédestination & n'estiment pas qu'il soit possible d'en rien éviter : ce qui les rends plus courageux & hardis a entreprendre des choses hazardeuses. » (\'II, viii, 475.)

P. 511, 1. 20. Ces deux qui conspirèrent). Jehan de Jeaureguy, qui blessa Guillaume d'Orange à Anvers

d'un coup de pistolet le 18 mars 1582, et Balthazar Gérard, qui le tua à Delft, le 10 juillet 1584. Il est probable que Montaigne a lu quelques-uns des pamphlets que suscitèrent l'attentat de Balthazar Gérard et les supplices auxquels il fut condamné. On peut voir en particulier : Les cruels et horribles torviens de BaUhaxar Gérard, bourgignan, vrai martyr, soufferlz^ en l'exécution de sa glorieuse & mémorable mort. Pour avoir tué Guillaume de Nanssau, Prince d'Orenge, ennemy de son Roy & de l'Eglise catholique. (Mis en françois d'un discours latin envoyé de la ville Delft au Comté de Hollande.) A Paris, chez Jean du Carroy, Imprimeur, au mont S. Hylaire, rue d'Ecosse. 1584. (Bibliothèque nationale. Réserve, p. M. 65.) — Le glorieux et triomphant martyre de Balthaxar Gérard, advenu en la ville de Delft. Douai 1584.

P. 512, 1. 6. Un poignard est plus seur). Rapprocher ce que dit Montaigne dans l'essai I, xlviii, p. 372, 1. 27.

P. 512, 1. 15. L'exécution quifutfaicte). L'assassinat de François de Guise par Poltrot de Méré, le 18 février 1563. Guise rentrait le soir à cheval suivi d'un seul gentilhomme; le coup partit d'un taillis qu'il longeait. La mort ne survint que six jours plus tard. On peut voir à ce sujet les Mémoires de Brantôme, IV, 25e, et ['Histoire de de Thou, IV, 514.

P. 513, 1. I. Les Assassins). Cf. du Maillant, Histoire des Rois de France : «Les Assassins... ne possedoient que dix villes dépendantes de Phenices. Les Hessenes ne s'estoient pas tenuz loing de leur pays, lesquels (selon Pline) fuyoient tout ce qu'ils pensoient leur estre nuisant, et vivoient sans femmes ni argent, estimans que c'estoient deux grandes pestes du genre humain. Mais on pense que les Assassins sont descenduz des Perses, lesquels après avoir receu la Loy de Mahomet, furent estimez les plus dévots et religieux de tous les autres Barbares, pour ce qu'ils ne faisoient cas ny de l'honneur ny des autres choses tant désirées des mortels, ainçois vivoient entre eux sans quelque différent ou ambition... Ils avoient tous ceste opinion, que tuant quelcun d'autre religion que celle qu'ils suivoient, ils meritoient tous la céleste éternité. Tellement que si aucun d'eux avoit charge de tuer quelque chrestien il ne craignoit point d'aller

ESSAIS DE MOXTAIGXE.

seul en ville ou chasteau pour le trouver et le tuer au milieu des siens, quoy qu'il sceut bien qu'il seroit incontinent après taillé en pièces, et de la les Italiens puis les François ont appelle assassins, ou assassinateurs ceux qui hardiment et de guet à pans tuent un homme. De ceste façon fut tué le comte Ramond de Tripoli. Car vo}'ans ces Assassins qu'il ne se desistoit point de les guerroyer, deux d'entre eux, qui avoient entreprins de ce faire, le tuèrent dedans sa ville de Tripoli, dont cela fut cause que les autres grands Seigneurs chrestiens furent plus soigneux d'avoir hommes autour d'eux, pour les garder. » I Pp. 456-457.) La suite du texte donnée seulement par l'édition de 1595 a sa source dans le passage suivant de du Haillant : « Deux Assassins tuèrent Conrad marquis de Montferrat, comme il se pourmenoit sans penser à rien dedans la place de Tyr, et estans prins et condampnez à mort, furent menez au supplice tout joyeux, comme s'ils eussent fait quelque acte digne de mémoire. » (P. 482.)

Chronologie : Montaigne parle d'une femme qui se suicida à Bergerac « depuis peu de jours », pour échapper à la mauvaise humeur de son mari. La date de ce suicide nous fournirait, si elle était connue, la date de la composition de cet essai. Malheureusement, les registres paroissiaux de Bergerac n'existent plus pour le xvî'= siècle. Les autorités judiciaires ont dû faire une enquête sur ce suicide; mais les Archives des deux juridictions de Bergerac (le bailliage de la

ville et la sénéchaussée royale), qui sont déposées au fonds départemental de la Dordogne, ne remontent pas au delà du xviii' siècle. Nous n'avons donc aucun renseignement à espérer de ce côté.

Un exemple me semble venir de Gentillet. C'est l'exemple des deux religieux de Florence, p. 510, 1. 14. L'anecdote se trouve chez Commines, VIII, XIX, et chez Gentillet, II, ix, qui la doit à Commines. Rien ne prouve avec certitude que Montaigne, lui aussi, n'a pas pris l'aventure directement chez Commines. Gentillet la conte presque aussi longuement que Commines lui-même, tandis que Montaigne se contente d'un simple résumé qui ne trahit pas sa source, et qui peut venir aussi bien de l'un que de l'autre. Nous pouvons constater cependant : i' qu'aucun des détails mentionnés par Montaigne ne manque chez Gentillet; 2° que tandis qu'on trouve dans les Essais de 1 5 80 plusieurs emprunts certains à Gentillet, aucun fait ne semble venir de Commines. Montaigne avait lu cet auteur avant 1572; il est très possible qu'il ne l'ait pas relu entre cette date et 1580. Voilà qui rend vraisemblable l'hypothèse que l'anecdote des deux religieux de Florence a été inspirée par Gentillet. Sans doute elle ne joue pas un rôle assez important pour que, par elle, nous puissions déterminer avec certitude la date de composition de l'essai tout entier; elle nous fournit cependant une présomption, et, comme la place occupée par cet essai nous invitait déjà à le croire composé vers 1578, il y a de grandes chances pour qu'il soit de la dernière période.

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