LIVRE I, CHAPITRE XXXI
« C'est Solon, l'un des sept sages de la Grèce, qui raconte cela dans les Dialogues du Tiiiure et du Critias où le philosophe Platon le fait parler; comme l'ayant ouy dire aux Prestres de la ville de Sais en Egypte... » C'est que jadis il y avoit une grande isle nommée Atlantide, droict a la bouche de l'Estroit de Gibraltar, qui tenoit plus de pays que la Libj^e et l'Asie ne sont toutes deux ensemble. Et que la dedans il y avoit de grands Royaumes et de fort puissans Rois qui pour lors non seulement tenoyent toute l'isle, mais mesme ayant ancré bien avant dans la terre ferme, possedoyent de la largeur de l'Afrique jusqu'en Egypte, et de la largeur de l'Europe jusqu'en la Toscane. Si un jour prist envie a ces Rois... d'enjamber jusques sur l'Asie et mettre sous leur main toutes les nations qui bordent la mer Méditerranée jusqu'au Golfe de la mer Euxine ou Majour qu'on appelle... Ils traversèrent les Hespagnes, les Gaules, l'Italie sans trouver aucune résistance, passant presque toujours sur leurs terres jusqu'à ce qu'ils fussent en Grèce. Encore n'y eut-il la personne qui osast leur faire teste : exceptez ceux d'Athènes (qui estoit desja des lors une puissante Republique et la première ville de la Grèce) sous les ailes desquels les aultres Grecs s'allèrent jetter. Car les Athéniens soustindrenl eux tous seuls ce gros orage de guerre et desfirent en bataille rangée tous ces Rois d'outre mer... Mais de malheur quelque tems après il survint subit comme personne n'y pensoit de grans changemens au monde et n'ait donné aux uns ce qu'il ostoit aux aultres (comme quelques anciens auteurs l'ont laissé par escrit), que la mer ha retranché la Sicile d'avec l'Italie, Chippre d'avec la Sulie, l'isle de Négrepont de la terre ferme de la Bœoce, et quelques autres; et au contraire qu'elle a joint ailleurs quelques isles a la terre ferme et comble le fosse d'entre deux, toutes fois si n'y ha-il pas grande apparence, quoique Gomara die qu'il n'en faille plus douter ny disputer, qu'une isle qui touchait presque l'Hespagne, s'en soit reculée douze cens lieues au loing, que l'on conte depuis l'Espagne jusqu'en ce paj's la. Outre ce que les navigations des modernes ont desja presque descouvert que ce n'est point une isle : ains une terre ferme et continente avec l'Indie Orientale d'un
coste : et avec les terres qui sont sous les deux Pôles d'autre part; ou si elle en est séparée c'est de si petit Estroit et intervalle, qu'elle ne mérite pas d'en estre nommée isle pour cela.
» 11 se trouve encore aujourd'huy un petit livre (entre les œuvres d'Aristote combien qu'aucuns pensent que ce soit plustost quelqu'un des disciples d'Aristote, que luy mesme qui en soit l'auteur) intitulé Des Nouvelles merveilleuses, ou des choses est ranges que l'on ha ouy dire. Quiconque en soit l'auteur il raconte que certains Carthaginois s'estans jettez au travers de la mer Atlantique, hors des Colones d'Hercules (c'est l'Estroit de Gibraltar qu'on l'appelle) et navigué longtemps, avoyent descouvert enfin une grande isle fertile toute revestue de bois et arrousee de grandes et profondes rivières, fort esloignee de toutes terres fermes, et qu'eux et d'autres, depuis attirez par la bonté et fertilité du terroir, s'y en allèrent avec leurs femmes et enfans et commencèrent a y peupler et s'y habituer. Les seigneurs de Carthage voyans que leurs paj'-s se despeuploit peu a peu firent défense sur peine de mort, que nul n'eust plus a aller là et en chassèrent ces nouveaux habitans, craignans (a ce qu'on dit) que par succession de tems ils ne vinssent a multiplier tellement qu'ils ne les supplantassent eux-mesmes et ruinassent leur Estât. »
P. 267, 1. 29. Sans m'enquerir de ce que tes cosmographes). Au contraire de ce que j'ai écrit dans la note ci-dessus (p. 99) M. Gilbert Chinard a pensé établir que Montaigne nous a trompés, et qu'il a puisé des informations à tout le moins dans la relation de Jean de Léry. Voir à ce sujet Chinard, L'Exotisme américain dans la littérature française au xvi" siècle, pp. 195 et suivantes. Il me semble que M. Chinard accuse Montaigne à tort. Voir mon compte rendu de son ouvrage dans la Revue d'histoire littéraire de la France, année 19 12, p. 207.
P. 270, 1. lé. Hos natura). Lire : Géorgiques, II, 20.
P. 274, 1. II. De freschc mémoire). Miss Grâce Norton me propose de voir ici un souvenir d'un massacre de huguenots qui eut Heu près de Toulouse en 1561, et au sujet duquel Montluc, dans ses Commentaires (à la date du 15 novembre), rapporte