‹ Les essais de Montaigne dans leurs rapports avec la législation moderneChapitre 10 sur 17 · LES ESSAIS DK MONTAIGNE · texte numérisé non relu

LES ESSAIS DK MONTAIGNE

sage : « Nous prenons un peu trop à cœur ces sub- « stitutions masculines, et proposons une éternité « ridicule à nos noms; nous poisons aussi trop les c< vaines conjectures de Tadvenir que nous donnent « les esprits puérils. C'est folie de faire des triages « extraordinaires sur la foy de ces divinations auxc< quelles nous sommes si souvent trompez. »

Il justifie son éloignement pour ce mode de disposer par un exemple qui lui est tout personnel : « A « l'adventure eust-on fait injustice de me déplacer « de mon rang pour avoir esté le plus lourd et plombé, « le plus long et dégoûté, en ma leçon, non-seule- « ment de tous mes frères, mais de tous les enfants c( de la province, soit leçon d'exercice d'esprit, soit « leçon d'exercice de corps. >

A ce point de vue, il a grande raison de s'élever contre les substitutions fondées sur des divinations puériles^ c'est-à-dire appliquées aux dispositions que montre l'homme dans son enfance, et qui, certes, en ce qui le concerne, eussent été bien trompeuses.

Dans cet ordre d'idées, il conteste la faculté de tester accordée à la femme ; il ne la lui accorde « qu'en « considération de quelque remarquable et énorme « difformité corporelle, \âce constant, inamendable

« et, selon nous, graruis estimateurs de la beauté, € d'important préjudice ; > mais, à moins qu'il en soit ainsi, il soutient a: qu'il est dangereux de laisser « à leur jugement la dispensation de notre succes- « sion, selon le choix qu'elles feront des enfants, qui « esta tous les coups inique et fantastique.

a: Car, dit-il, cette appétit deresglé et goust ma- « lade qu'elles ont au temps de leur groisse, elles c l'ont en l'asme en tous temps. Communément, on c les veoit s'adonner aux plus faibles et malotrus ou € à ceulx, si elles en ont, qui leur pendent encore

< au col. )»

Et non seulenaent il ne veut pas qu'elles testent, mais il ne veut pas que l'on teste en leur faveur.

Dans ce même chapitre, il dit : « J'ai veu encores € une aultre sorte d'indiscrétion en aulcuns pères de c mon temps qui ne se contentent pas d'avoir privé, c pendant leur vie, leurs enfants de la part qu'ils de- « vaient naturellement avoir en leurs fortunes, mais i laissent encores après eulx à leurs femmes cette

< mesme authorité sur tous leurs biens et loi d'en € disposer à leur fantaisie. :»

Il cite un seigneur de sa connaissance qui, âgé de plus de cinquante ans, était nécessiteux, € sa mère,

ta en son extrême descrépitude, jouyssant encorea de « tous ses biens par l'ordonnance du père. >

Cette proposition n'est qu'une réminiscence de ce qu'il avait dit au chapitre De r Amitié : « Tout étant « commun entre ceux qui sont unis par ce lien, les < faiseurs de loix, pour honorer le mariage de quel- « qu'imaginaire ressemblance de ceste divine liai- « son, deffendent les donations entre le mary et la € femme : voulant inférer par là que tout doit estre « à chacun d'eulx, et qu'ils n'ont rien à diviser et f partir ensemble. »

On arrive ainsi à détruire les deux plus grandes causes de l'immobilité de la propriété, et, par une pente facile et nécessaire, à l'égalité des partages.

Il complète sa pensée lorsqu'il parle du droit d'aï' nesse ou, tout au moins, des résultats de cette partie de l'ancienne législation.

On doit remarquer, en premier lieu, que la pratique de ce droit lui inspire autant d'indulgence pour le cadet qui risque sa légitime par ambition que de sévérité pour l'aîné qui, par le même motif, dissipe son patrimoine. « J'excuse plutôt, nous dit-il au dha- « pitre De la Préêonvptixm, un cadet de mettre sa lé-

5â LES ESSAIS DE MONTAIGNE.

« gitime au vent, que celuy à qui Thonneur de sa « maison est en charge. »

Ici on voit déjà se manifester l'intention de mettre en relief l'opposition que le droit d'aînesse établissait entre deux frères, un seul étant chargé de Vhonneur de la maison.

Et, en effet, qu'est-ce que le lien fraternel en présence de cette loi, tellement rigoureuse qu'elle le rompt, et dont la conséquence était que la famille, dans les hautes régions sociales, avait cessé d'exister ? C'est ce qu'il démontre très -bien au chapitre De V Amitié : « Des enfants aux pères, c'est plutôt res- « pect; l'amitié se nourrit de communication qui « ne peult se rencontrer entre eulx, par la trop « grande disparité, et offenseroit à l'adventure le de- « voir de la nature. »

Si l'amitié ne peut exister entre le père et le fils, elle ne peut non plus exister entre la mère et le fils par les mêmes raisons, quoique Montaigne ne les mentionne pas, et d'ailleurs parce que, suivant lui, « la tendresse des femmes a des racines bien foibles, » il ne reste plus au lien de la famille que l'amitié fraternelle.

Sans doute ce sentiment peut être très-vif, malgré

Page 1