‹ Les essais de Montaigne dans leurs rapports avec la législation moderneChapitre 9 sur 17 · U LES ESSAIS DE MONTAIGNE · texte numérisé non relu

U LES ESSAIS DE MONTAIGNE

qu'iZ faut estre toujours hotte et preat à partir; il ajoute : « Le but de nostre carrière, c'est la mort ; « c'est l'objet nécessaire de nostre visée. — On faict « peur à nos gents seulement de nommer la mort, et € la plupart s'en seignent comme du nom du diable ; € et parce qu'il s'en faict mention dans les testaments, « ne vous attendez pas qu'ils y mettent la main que € le médecin ne leur en ayt donné l'extrême sen- « tence ; et Dieu sçait alors, entre la douleur et la c frayeur, de quel bon jugement ils vous le pastis- « sent. 3&

Il veut, au chapitre De V expérience, que cet acte soit rédigé dans un style clair ; il accuse les praticiens, qu'il appelle les princes de cet art, de « s'ap- « pliquer d'une péculière attention à tirer des mots € solennes et former des clauses artistes, de tant « poiser chaque syllabe, esplucher si primement cha- « que espèce de cousture, que les voilà enfrasquez « et embrouillez en l'infinité des figures, et si mec nues partitions, qu'elles ne peuvent plus tomber « soubs aulcun règlement et prescription, ni aul- « cune certaine intelligence : Confusum est, quid- € quid usque in pulverem sectum est, »

Voilà pour l'opinion et pour la forme sur cet acte,

dont il semble admettre non seulement l'existence légale, mais même la nécessité. Voyons comment il entend l'application de sa théorie.

Dans son chapitre : De Vxiffection des pères aux enfants, il proclame qu'en général « la plus saine a distribution de nos biens, en montant, lui semble <f estre les laisser distribuer à l'usage du pays ; les « lois y ont mieulx pensé que nous ; ils ne sont pas « proprement nostres, puisque d'une prescription « civile, et sans nous, ils sont destinés à certains suc- « cesseurs. Et encores que nous ayons quelque li- « berté au delà, je tiens qu'il- fault une grande cause « et bien apparente pour nous faire ester à un ce que « sa fortune lui avoit acquis, et à quoi la justice com- « mune l'appeloit; et que c'est abuser contre raison « de cette liberté, d'en servir nos fantaisies frivoles et « privées. »

Ce qui semble surtout l'objet de sa préoccupation , c'est le caractère mixte de la fortune privée, appartenant aussi, jusqu'à un certain point, à tous ; espèce de communisme dont le législateur tire son droit de régler la faculté de tester et de limiter l'étendue de la disposition, après la mort, des biens possédés pendant la vie.

ii) LES ESSAIS DE MONTAIGNE.

Il manifeste cette opinion dans le passage que nous venons de citer ; il la manifeste de nouveau, en traduisant le dialogue- de Platon avec ses citoyens; les citoyens disent à Platon : « O dieux I quelle cruauté « qu'il ne nous soit loisible, selon que les nostres « nous auront servis, en nos maladies et en nostre « vieillesse, en nos affaires, de leur donner plus ou « moins selon nos fantaisies ! y>

« A quoi le législateur répond en ceste manière : « Mes amis, vous avez, sans doubte, bientôt à mou- € rir ; il est malaysé que vous vous cognoissiez et que « vous cognoissiez ce qui est à vous, suivant Tins- « cription delphique (4) ; moy qui fays les loix, tiens « que ny vous n'êtes à vous, ny n'est à vous ce que « vous jouyssez, et vos biens et vous estes à vostre fa- « mille tant passée que future ; mais encores plus « sont au publicque et votre famille et vos biens. >

Il se préoccupe non moins de la captàtion dont les vieillards peuvent être dupes et les légitimes héritiers victimes.

Dans la première partie du passage cité, il nous dit : « J'en veois envers qui c'est temps perdu d'em-

^1) Correspondant à ces mots : Nosce teipsnm.

« ployer un long soin de bons offices ; un mot receu 4 de mauvais biais efface le mérite de dix ans. »

Et dans le dialogue de Platon avec ses citoyens, après avoir déterminé les droits de la famille et même de la société sur les biens composant les fortunes privées, il ajoute : « Parquoy, de peur que quelque (( flatteur en votre vieillesse, ou quelque passion, € VOUS sollicite mal à propos de faire testament in- « juste, je vous en garderay ; mais, ayant respect à « V intérêt universel de la cité et à celui de votre « maison, j'établiray des loix, et feray sentir, comme « de raison, que la commodité particulière doit cé- « der à la commune. »

Il continue : \ Allez-vous-en joyeusement où la « nécessité humaine vous appelle ; c'est à moy, qui c ne regarde pas l'une chose plus que l'autre, qui, € aultant que je puis, me pique du général, d'avoir € soucy de ce que vous laissez, »

On ne peut certes attaquer plus ouvertement une institution du droit civil (4). Qu'on remarque la progression : il critique le testament en la forme qui lui

(2) On plutôt du droit des gens ; mais nous ne faisons pas ici un cours de législation.

est donnée ; il se plaint des difficultés d'interprétation que sa rédaction entraine.

Il admet le pouvoir de tester ; mais il lui préfère les coutumes réglant les successions. Il critique ce pouvoir, et va enfin jusqu'à le dénier, en laissant au législateur le soin de disposer des fortunes privées, parce qu'elles appartiennent à la fortune publique, dont elles ne sont qu'un démembrement. On croirait, en vérité, dans cette partie des Essais, entendre le discours prononcé au Corps législatif, le 2 floréal an XI, sur les donations entre-vifs et les testaments, et auquel, pour ne pas tomber dans d'interminables longueurs, nous nous contentons de renvoyer (4).

Mais il ne borne pas à cette attaque générale ; il lui en livre une en particulier ; les substitutions sont l'objet principal de sa critique dans ce même pas-

(1) Nous ne citerons que ce passage, qui résume l'esprit du discours et de la loi : « Les propriétaires les plus jaloux « de leur indépendance n'ont rien à regretter; ils ne « peuvent la regarder comme altérée par la loi civile, d soit que cettte loi supplée à leur volonté non manifestée, « en établissant l'ordre des successions, soit que, par les « règles sur les donations et testaments, elle contienne « cette volonté dans des bornes raisonnables. »

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