È LES BSSAIS DE MONTAIGNE
< celuy que le juge a géhenne pour le faire mourir « innocent, il le faict mourir innocent et géhenne. > Et Louis XVÏ, dans sa déclaration du if mai 1788, s'exprime ainsi : « Nous avions pensé que la ques- « tion, toujours injuste pour compléter la preuve des « délits, était nécessaire pour obtenir la révélation « des complices, et eh conséquence, par notre décla- € ration du 24 août 1780, nous avions proscrit la « question préparatoire sans abolir' encore la ques- € tion préalable. De nouvelles réflexions nous ont « convaincu de l'illusion et des inconvénients de ce « genre d'épreuves, qui ne conduit jamais sûrement « à la connaissance de la vérité, prolonge, ordinaire- € ment sans fruit, le supplice des condamnés, et « peut plus souvent égarer nos juges que les éclairer. « Cette épreuve devient presque toujours équivoque t par les aveux absurdes, les contradictions et les « rétractations des criminels ; elle est embarrassante € pour les juges, qui ne peuvent plu^ démêler la « vérité au milieu des cris de la douleur ; enfin, « elle est dangereuse pour Tinnoceace, en ce que la « torture pousse les patients à des déclarations « fausses qu'ils n'osent plus rétracter, de peur de « voir renouveler leurs tourments. >
LES ESSAIS DC MONTAIGiNE. 63
Et Louis XVI, prenant en considération, comme Montaigne, V effort de la conscience, ajoute : « Nous « avons pensé que la loi ayant confié à la religion du « serment les plus grands intérêts de la société, puis- « qu'elle en fait dépendre la vie des hommes, elle « pouvait l'adopter ainsi pour garant de la sûreté « publique dans les dernières déclarations des cou- « pables. Nous nous sommes donc décidé à essayer, « du moins provisoirement, de ce moyen, nous ré- « servant, quoiqu'à regret, de rétablir la question « préalable si, après quelques années d'expérience, « les rapports de nos juges nous apprenaient qu'elle « fut d'une indispensable nécessité. »
Ces deux langages, rapprochés à une distance aussi grande, sont les mêmes; le roi le plus religieux pourrait sembler s'être inspiré des sentiments du philosophe le plus sceptique, tant il est vrai que les cœurs généreux finissent toujours par se rencontrer, alors même qu^ils semblent suivre les voies les plus opposées.
Mais le philosophe n'hésitait pas, deux cents ans avant l'époque où le roi religieux hésitait encore ; cependant l'hésitation était plus dans l'esprit que dans le cœur de oe dernier; sa déclaration, article 8, porte: