‹ Les essais de Montaigne dans leurs rapports avec la législation moderneChapitre 13 sur 17 · H LES ESSAIS DE MONTAIGNE · texte numérisé non relu

H LES ESSAIS DE MONTAIGNE

« Notre déclaration du 24 août 1780 sera exécutée^ ». et y ajoutant : « Abrogeons la question préalable. »

Tous les deux obéissaient à la voix de la nature, comme dit Montesquieu ; le roi cédait à un devoir en se réservant, quoiqu'à regret, de rétablir la question, si l'exp^lrience qu'il allait tenter restait sans succès; le philosophe, que ne troublait pas une préoccupation de cette nature, s'abandonnait à la pitié que lui inspiraient ces rigueurs inutiles.

« Je me compassionne fort tendrement aux afflic- « tiens d'aultrui, dit-il au chapitre De la Cruauté; — « les exécutions mesmes de la justice, pour raisonce nables qu'elles soient, je ne les puis voir d*une vue « ferme. »

Pour lui, le but des procès criminels est plus de prévenir les crimes que de les réprimer ; nous lisons au chapitre De VArt de conférer : « C'est un usage « d'en condamner aulcuns pour l'advertissement des « aultres : de les condamner parce qu'ils ont failly, « ce serait bêtise, comme dict Plato, car ce qui est « faict ne peut se défaire ; on ne corrige pas celuy « qu'on pend, on corrige les autres par luy. ï)

La cruauté des supplices lui semble superflue, même pour obtenir ce résultat ; et ici, comme dans

ce qui précède, son intuition est si pénétrante qu'on ne saurait trop l'admirer. On lit ce passage au chapitre : Couardise, mère de la cruauté : « Tout ce a qui est au delà de la mort simple me semble pure « cruauté ; nostre justice ne peut espérer que celuy « que la crainte de mourir et d'estre descapité ou « pendu ne gardera de faillir, en soit empesché par « l'imagination d'un feu languissant ou des tenailles (( ou de la roue ; et je ne sais cependant si nous les a jetons au désespoir, car en quel estât peust estre « l'âme d'un homme attendant vingt-quatre heures « la mort, brisé sur une roue, ou, à la vieille façon, « cloué en croix ? »

11 va encore plus loin ; au chapitre Que nostre désir s'accroist par la malaysance, il nous dit : « Les « supplices aiguisent les vices plustôt qu'ils ne les (( amortissent ; qu'ils n'engendrent point le soin de « bien faire, c'est l'ouvrage de la raison et de la dis- « cipline, mais seulement un soin de n'estre surpris « en faisant mal. Latins excisœpestis contagia série punt (le mal qu'on croyait avoir extirpé gagne et (( s'étend plus loin) ; je ne sais pas qu'elle soit vraie, « mais cecy sais-je par expérience, que jamais po- « lice ne se trouva réformée par là ; Tordre et res-

on LES ESSAIS DE MONTAIGNE.

« glement de mœurs despend de quelque autre « moven. »

C'est ainsi que Montaigne, guidé par la bonté et la générosité de son cœur, oubliait que les supplices avaient pour principe, non la nécessité du sacrifice pour apaiser la colère de Dieu, mais celle de Timmolation pour satisfaire la vengeance, soit d'une divinité malfaisante, soit de la victime d'une violence, soit de sa famille ou de sa tribu. S'il a perdu de vue ce principe de toute la législation pénale qui, dans l'origine, se résumait dans le talion, au moins il posait et résolvait une grande question d'humanité et d'économie sociale, il préparait les œuvres de Beccaria et de Montesquieu, lorsque l'un enseignait la juste proportion de la punition avec la faute commise, et l'autre « que les princes qui, au lieu de gou- « verner par les rites, gouvernèrent par la force des « supplices, ont voulu faire faire aux supplices ce « qui n'est pas dans leur pouvoir, qui est de donner « des mœurs. »

A ces hautes pensées il en ajoutait d'autres que lui inspirait la connaissance des plus secrètes imperfections du cœur humain ; il connaissait et redoutait l'incertitude de notre jugement, qui, surtout sous

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une législation aussi favorable à l'arbitraire du juge, devait donner occasion aux déplorables erreurs judiciaires, et dont il nous donne un exemple aussi singulier qu'il est effrayant.

Il nous dit, au chapitre De V Expérience : « Com- « bien avons-nous découvert d'innocents avoir été « punis, je dis sans coulpe des juges? et combien en « y a-il eu que nous n'avons pas découverts? Gecy a est advenu de mon tems ; certains sont condamnez « à la mort pour homicide, l'arrest sinon prononcé, ï au moins conclud et arresté. Sur ce point, les juges (( sont advertis parles officiers d'une Cour subalterne « voysine qu'ils tiennent quelques prisonniers, les- « quels advouent disertement cet homicide, et appor- « tent à ce faict une lumière indubitable ; on délibère « si pourtant on doict interrompre et différer l'exécu- « tion de l'arrest, on considère la nouvelleté de « l'exemple, et sa conséquence pour accrocher les « jugements ; que la condemnation est juridiquement « passée, les jugez privez derepentance. Somme : ces ce pauvres diables sont consacrez aux formules de la « justice. )»

Il semble suffisamment autorisé, après avoir rapporté ce fait et quelques autres de même nature, à

dire : « Combien y a-il eu de condamnations plus « crimineuses que le crime ! »

Ces fautes irréparables sont Tobjet de ses fréquentes préoccupations, mais il craint l'erreur et même Tinjustice prenant leur origine, non seulement dans l'état moral, mais même dans l'état physique du juge ; nous lisons dans V Apologie de Raymond Sehond : « Quelque bon desseing qu'ayt un juge, s'il ne s'es- « coûte de près, à quoy peu de gents s'amusent : (c l'inclination à l'amitié, à la parenté, à la beauté et « à la vengeance ; et non pas seulement choses si c( poisantes, mais cet instinct fortuite qui nous faict « favoriser une chose plus qu'une aultre, et qui nous « donne, sans le congé de la raison, le choix en deux (( pareils subjects, ou quelqu'umbrage de pareille « vanité, peuvent insinuer insensiblenîent en son ju- « gement la recommandation ou la défaveur d'une « cause et donner pente à la balance. »

Souvent il s'inquiète, au point de vue de l'administration de la justice, du sort des ignorants : les fanatiques, les superstitieux et les pauvres paysans.

Parle-t-il des sorciers, espèces d'insensés ou de fripons se multipliant alors au gré de la superstition de ce temps, et cependant poursuivis avec une telle

rigueur, que les prisons étaient trop étroites pour les contenir et ne s'élargissaient qu'à la faveur de bûchers qui les consumaient, il dit, au chapitre Des Boyteux :

« En ces aultres accusations extravagantes, je di- « rois volontiers que c'est bien assez qu'un homme, « quelque recommandation qu'il aye, soit creu de ce « qui est humain : de ce qui est hors de sa concep- « tionetd'un effect superiiaturel,ilne doit estre creu « lors seulement qu'une approbation supernaturelle « l'a auctorisée. »

Il parle ensuite d'un prince souverain qui, pour rabattre son incrédulité, lui fit voir dix ou douze prisonniers accusés de sorcellerie : « En conscience, «, dit-il, je leur eusse plutôt ordonné de l'ellébore <f que de la ciguë : Captisque res magis meniïbus, « quani consceleratis, similis visa (il me semble qu'il « y avait en cela plus de folie que de crime). »

Parle -t-il des paysans, il signale, au chapitre De VExpérience, les dangers de leur position, ne leur permettant pas même de porter secours aux victimes d'un meurtre, et il en tire occasion de déplorer l'impossibilité' où ils sont de se faire rendre justice.

f Des paysans viennent de m'advertir en haste

« qu'ils ont laissé présentement, en une forest qui « est à moy, un homme meurtry de cent coups, qui ((. respire encores, et qui leur a demandé de l'eau par « pitié et du secours pour se soubslever, disant <( qu'ils n'ont pas osé l'approcher et s'en sont fuys, « de peur que les gens de justice ne les attrapassent, « et comme il se faict de ceux qu'on rencontre près < d'un homme tué, ils n'eussent à rendre compte de « cet accident, à leur totale ruyne, n'ayant ny suffire sance ny argent pour défendre leur innocence ; a que leur eusse -je dit? Il est certain que cest office « d'humanité les eust mis en peine. »

Ces pensées le portaient à une indulgence si grande, qu'elle était peut-être excessive ; au chapitre De la Physionomie, il nous apprend comment il accomplissait ses devoirs de magistrat, et ce passage est celui qui a été invoqué avec le plus de raison comme contenant la preuve qu'il avait été revêtu de cette dignité. « Je suis si lasche à offenser que, pour le sér- « vice de la raison mesmé, je ne le puis faire, et « lorsque l'occasion m'a convié aux condamnations « criminelles, j'ai plus tôt mancqué à la justice : ut « magis peccari nolim, quant satis animi ad van-- « dicanda peccata hàbeam (je voudrais qu'on n'eût

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« pas commis de faute, mais je n'ai pas le courage « de punir celles qu'on a commises). »

Les jugements ordinaires s'exaspèrent, dit-il, (c à la « punition par l'horreur du mesfait; cela mesme « refroidit le mien ; l'horreur du premier meurtre « m'en fait craindre un second, et la laideur de la cf première cruauté m'en faict abhorrer toute imitait tion. ]^

Montaigne en vient à ce point, qu'il prévoit et que même il indique non seulement l'abolition des supplices, mais même celle de la peine de mort, ce rêve généreux de la philosopliie moderne, à la réalisation duquel nos lois s'acheminent visiblement, comme la magistrature du dix-huitième siècle, par les ménagements avec lesquels elle l'appliquait, acheminait la législation à la suppression de la torture.

Tels sont les rapprochements qu'il nous a été permis de faire entre la méditation de Montaigne et la législation moderne.

Ce travail facile ne nous a pas paru destitué d'intérêt, et nous croyons avoir ajouté une page aux nombreuses recherches faites jusqu'à ce jour sur les Essais de Montaigne et sur Montaigne lui-même.

On peut lire attentivement les Essais et ne pas

It LES ESSAIS DE MOiNTAIGiNE.

retenir tout ce qu'ils contiennent de théories et d*ex.périence, de bonhomie et d'amère ironie, d'éloquence et de trivialité.

Tous les genres s'y rencontrent et s'y heurtent ; on peut leur reprocher une telle accumulation et une telle diversité d'appréciation et de sentiments, qu'à moins de lutter de mémoire avec leur auteur, on p3ut, sans être surpris, découvrir, même après une étude soutenue, ce qu'on y avait vu, comme si on le lisait pour la première fois.

Cette observation explique la longue et perpétuelle faveur dont jouit cet ouvrage ; et le défaut qu'on est en droit de lui reprocher peut être considéré comme un des éléments de son succès perdurable.

Elle explique aussi comment, en extrayant quelques parties de cet ouvrage disséminées dans cette longue et abondante rêverie, on peut concourir à mieux faire apprécier l'élévation et l'étendue de cet esprit se dégageant de son siècle, le contrôlant à son poste, et le dépassant à ce point, qu'il semble ne pas lui avoir appartenu.

Il ne lui appartenait pas, en effet , il était et devait être de tous les temps, excepté du sien ; il appartenait, surtout, à l'époque rationnelle, à Hépoque de la

LES KSSATS 1)K MDNTAKINK. . l'A

critique, de la réformation, où chacun devait avoir place au soleil du libre examen et des institutions égalitaires.

En le séparant pour ainsi dire de lui-même, en ne :4e présentant qu'à ce seul aspect, loin de nuire à sa gloire, on le glorifie ; on fait plus : on glorifie ce temps au milieu duquel, malgré les troubles, les dissensions, la guerre civile et religieuse, et la barbarie des institutions et des mœurs, pouvait éclore la pensée de temps, meilleurs ; où pouvaient se produire avec une noble hai*diesse l'expression d'un blâme pour ce qui était, et l'espérance de ce qui devait être.

On voit qu'à toutes les époques, même les plus mauvaises, la France a produit des intelligences supérieures, des cœurs généreux veillant à ses destinées et bravant les intérêts, les passions et les préjugés, c'est-à-dire les obstacles les plus redoutables et les plus difficiles à surmonter, pour obtenir ce qui semblait ne devoir jamais être obtenu.

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