‹ Les essais de Montaigne dans leurs rapports avec la législation moderneChapitre 4 sur 17 · U LES ESSAIS DE MONTAIGNE · texte numérisé non relu

U LES ESSAIS DE MONTAIGNE

sulfat d'une appréciation incomplète et peu juste de la situation respective de la magistrature et de la législation ; et cependant on peut voir, même ici, quel heureux instinct dirigeait l'auteur des Essais ; il s'en manque peu qu'il n'indique une juridiction régulatrice lorsqu'il parle de cette licence de ne s'arrester aux arrests et de couvrir des uns aux aultres juges pour décider d'une même cause.

Il se borne, il est vrai, à vouloir que, dans ce cas, les arrêts soient rendus par chaque juridiction conformément aux arrêts précédents ; mais le résultat à obtenir aurait été le même, et les Parlements seraient devenus ainsi, non seulement leurs propres régulateurs, mais encore les régulateurs des juridictions de leurs ressorts; l'institution de la Cour de cassation est en germe dans cette proposition.

Cependant Montaigne tenait pour la partialité de la magistrature ; il se félicite, au chapitre de Mesnager sa volonté, de « s'être fait souvent une bien évidente « injustice pour fuyr le hazard de la recevoir encore « pis des juges après un siècle d'ennuis, d'ordres « (lisez ordures) et viles pratiques ; d'avoir négligé « les faveurs mêmes que la fortune pouvait lui avoir « données, parents, accointances avecqucs ceulx qui

« ont 'souveraine auctorité en ces choses -là ; » au chapitre de V Expérience, « de ce que nul juge n'a « encore parlé à lui comme juge et pour quelque « cause que ce soit, ou sienne, ou tierce, ou crimi-, « nelle, ou civile. »

Il se plaint avec amertume et indignation, dans son chapitre de F Utile et de VHonneste, de l'usage, adopté dans ces temps, « d'obtenir l'aveu des crimes « par de fausses promesses de faveur ou de pardon : « en toute police il y a des offices nécessaires, nonce seulement abjects, mais encore vicieux ; les vices a y trouvent leur rang et s*employent à la cousture « de nostre liaison, comme les venins à la conserva - « tion de notre santé. — Il fault laisser jouer c^tte « partie aux citoyens plus vigoreux et moins crain- « tifs qui sacrifient leur honneur et leur conscience « comme ces autres anciens sacrifièrent leur vie pour « le salut de leur pays. — Certes, j'ai eu souvent « despit de veoir des juges attirer par fraude et « faulses espérances de faveur et pardon 1^ criminel « à descouvrir son faict, et y employer la piperie et « l'impudence. »

11 suit la magistrature dans ses mœurs et jusque dans les ridicules de la vie privée ; au chapitre de

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la Vanité, nous lisons : « De ce même papier dont « il vient d'escrire Tarrestde condamnation contre un « adultère, le juge en desrobbe un lopin pour en a faire un poulet à la femme de son compaignon. ï> Au chapitre de Mesnagér sa volonté, il jette à pleines mains la raillerie sur la vanité de cette magistrature dont on assure qu'il a fait partie : « J'en veois, dit- il, < qui se transforment et se transubstancieiit en aul- « tant de nouvelles figures et de nouveaulx estres (i. qu'ils entreprennent de charges et qui se prélatent « jusques au foye et aux intestins, et entraisnent leur « office jusques en leur garde robbe. » Plus loin, il ajoute : « Les ametes naines et chestives s'en vont « embabouinant et pensent espandre leur nom pour « avoir jugé à droict une affaire ; ils en montrent « d'aultant plus le cul qu'ils espèrent en haulser la (( teste. ï> II. cite ce conseiller de sa connaissance qui, après avoir rendu un arre^t, « s'estant retiré au pis^ « soir du palais, fut ouï marmottait entre ses dents <L tout consciencieusement : Non nohis Domine, non « nohis sed nomini iuo da gloriam; » et cet autre disant à sa chambrière : ce Pêrrette, le galant et m suffisant homme de maistre que tu as! is> Tel est le tableau, dont nous avons rétréci le cadre,

que Montaigne nous offre de la magistrature du XVI« siècle : il est chargé d'assez sombres couleurs ; aucun exemple de véritable savoir, de véritable justice, d'amour du devoir et de dijçnité ne vient Téclairer. Aussi, quand même ces passages pourraient être considérés comme exempts de toute exagération, on ne devrait y voir qu'une diatribe, qu'une vaine dénonciation à l'opinion, plus scandaleuse qu'utile, plus triste qu'instructive, si Montaigne ne s'était proposé un autre but, et ci, en indiquant le mal, il n'avait indiqué son origine, et par conséquent le remède.

L'origine du mal est la vénalité des offices de judicature, le remède un nouveau mode de recruter le personnel des compagnies judiciaires substitué à l'ancien ; mais ce nouveau mode sera-t-il, dans le sentiment de Montaigne, celui que nous devons aux institutions modernes ? Malheureusement, ce n'était pas ainsi qu'il l'entendait.

Dans son chapitre intitulé : De la coustume et de ne changer ay sèment une loi receue, il s'exprime ainsi :

« Qu'est-il plus farouche que de veoir une nation « où, par légitime coustume, la charge de juger se « vende, et les jugements soyent payés à purs deniers <L comptants, et où, légitimement, la justice soit re-

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a fusée à qui n'a de quoy la payer (1), et ayl cette « marchandise si- grand crédit, qu'il se face en une * police un quatrième estât de gents maniant les « procès pour le joindre aux trois anciens : de Téglise, « de la noblesse ou du peuple ; lequel estât, ayant « la charge des loys et souveraine auctorité des biens <L et des vies, face un corps à part de celuy de la no- « blesse ; d'où advienne qu'il y ayt doubles lois, celles « de l'honneur et celles de la justice, en plusieurs € choses fort contraires? »

Ce passage, dans lequel apparaît le dédain de Montaigne pour cette partie de la bourgeoisie aspirant à se mêler à l'ordre de la noblesse et formant un quatrième ordre dans une constitution qui n'en a jamais reconnu que trois, sentiment que nous n'avons vu formuler nulle part avec plus d'amertume, si ce n'est dans les Mémoires de Saint-Simon, nous montre-t-il Montaigne prévoyant les nominations par le chef de l'État d'abord, et ensuite sur la présentation par les chefs des compagnies?

(1) Par ce mot justice, il faut entendre le droit de rendre justice, et ce serait une interprétation erronée de ce mot d'eu tirer la conséquence que Montaigne a prévu l'institution de Vassistance judiciaire.

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Il nous semble qu'il n'en est pas ainsi j et la àolution de cette question nous conduit directement à l'examen de l'opinion de Montaigne sur la législation.

En quoi consistait ce dédoublemenWde la loi : celle de Vhonneur, celle de la justice, en plusieurs choses fort contraires? Il consistait en ce que : € aussi ri- « goureusement condamne celle là un démenti soufre fert, comme celle ci un démenti revenché; par le « debvoir des armes, celui là soit dégradé d'honneur tf et de noblesse qui souffre une injure, et par le « debvoir civil celui qui s'en venge encoure une « peine capitale; qui s'adresse aux lois pour avoir « raison d'une offense faicte à son honneur, il se (1 déshonore, et qui ne s'y adresse, il en est puny et « chastié par les lofs; et de ces deux pièces si di- « verses, se rapportants toutes fois à un seul chef, « ceulx là ayant la paix, ceulx ci la guerre en charge ; « ceulx là ayant le gaing, ceulx ci l'honneur; ceulx là « le savoir, ceulx ci la vertu; ceulx là la parole, ceulx « ci l'action; ceulx là la justice, ceulx-ci la vaille lance; ceulx là la raison, ceulx ci la force; ceulx « là la robe longue, ceulx ci la robe courte en pâr- <ï tage? »

Ce passage est complexe, et, quoiqu'il contienne

la critique de la loi, il contient plus spécialement la critique de cette institution : la vénalité des offlces de judicature.

Nous recueillerons plus tard les conséquences de ce double aperçu, lorsque nous rechercherons quel a été le véritable sentiment de Montaigne sur le système légal qu'il aurait adopté, s'il eût été maître d'en établir un.

En attendant, nous pouvons constater quelques indices de son opinion sur ce point; le premier se manifeste par son éloignement pour le droit romain.

Dans ce même chapitre De la coustume et de ne changer aysément une loi recette, il s'exprime ainsi : € Quelle chose peust estre plus estrange que de veoir € un peuple obligé à suyvre les lois qu'il n'entendit «c oncques, attaché en toutes ses affaires domestiques € à des règles qu'il ne peult savoir, n'estant escriptes « ni publiées en sa langue, et desquelles par néces- « site, il lui faille achepter l'interprétation et l'usage, « non selon l'ingénieuse opinion d'Ysocrates, qui c conseille à son roi de rendre les trafîcques et néf gociations de ses subjets libres, franches et lucra- « tives, et leurs débats et querelles onéreuses charc gés de poisants subsides ; mais selon une opinion

LES* ESSAIS DE MONTAIGNE. Si

€ prodigieuse de mettre en traficque la raison mesme « et de donner aux lois cours de marchandises. > Et *V c'est alors qu'il attaque la vénalité des offices, en don-

nant la préférence à la robe courte sur la robe longue, et au droit coutumier sur le droit romain.

Il est tellement attaché à la simplicité de la légis* lation, qu'il semble même répudier jusqu'à la coutume et lui préférer les lumières du simple bon sens.

Dans son chapitre de la Ressemblance des enfants au père, il parle des habitants d'un lieu appelé La- ^ hontan qui, « semblables à ceux de la vallée d' Ance grougne, avaient une vie à part, régis et gouvernez € par certaines polices et eoustumes particulières « reçues de père en fils auxquelles ils s'obligeaient. « Aulcun advocat employé à leur donner advis, ni « estrangier appelé à vider leurs querelles, jusqu'à tf ce que l'un d'eulx l'âme expoinçonnée, ayant d'une « noble ambition fdict instruire l'un de ses fils à 4 escrire en quelque ville voisine, le rendit, enfin, «r un beau notaire de village ; cettui ci commença à € desdaigner leurs anciennes eoustumes et • à leur € mettre en teste la pompe des régions de deçà ; le f premier de ses compères à qui on escorna une

« chèvre, il lui conseilla d'en demander raison aux « juges royaux d'autour de là, et de cettui ci à un « aultre, jusqu'à ce qu'il eust tout abaslardy. >

Il va plus loin ; au chapitre de V Expérience, « en (( voilà, dit-il, qui, pour tous juges, employent en « leurs causes le premier passant qui voyage le long ^ de leurs montaignes, et ces aultres élisent le jour « du marché quelqu'un d'entre eulx qui, sur-le- ^ champ, décide de tous leurs procez. Quel dangier « y aurait-il que les plus sages vuidassent ainsi lès « nostres selon les occurrences, et à Vœil, sans obli- « gation d'exemples et de conséquences? A chacque « pied son soulier. ^

Ce sentiment a si profondément pénétré dans Tes- [ rit de Montaigne, qu'examinant les lois de la conscience, il les attribue à la coustume : « Les lois de « la conscience, que nous disions naistre de la na- « ture, naissent de la coustume; chacun ayant en d vénération interne les opinions et mœurs approutt vées et reçues autour de lui ne s'en peult des- « pendre sans remords, n'y s'y appliquer sans ap- (( plaudissements. Et les communes imaginations que « nous trouvons en crédit autour de nous, et infuses en tt nostre àme par la semence de nos pères, il semble

« que ce soient les générales et naturelles : par où « il advient que ce qui est hors des gonds de la cous- « tume, on le croit hors des gonds de la raison. »

Et dans un autre ordre d'idées, il croit que, si on a préféré le droit romain au droit coutumier dans certaines parties de la Gaule, cela tient au pouvoir de la coutume. « Qui vouldra se desfaire de ce violent « préjudice de la coustume, il trouvera plusieurs « choses reçues d'une résolution indubitable, qui « n'ont appuy qu'en la barbe chenue et rides de « l'usage qui les accompaigne. »

Et maintenant que nous avons épuisé ce qui peut être' considéré comme formant une sorte de transition de l'opinion de Montaigne sur la magistrature à son opinion sur la législation, nous pouvons nous occuper exclusivement de celle-ci.

Au chapitre intitulé : De la coustume, il proteste « de son dégoust pour la nouvelleté, quelque visage « qu^'elle porte; il en a veu des effects très dom- <c mageables ; ceulx qui donnent le bransle à un estât « sont volontiers les premiers absorbez dans sa a ruine; le fruicl du trouble ne demeure guères à « celuy qui l'a esmeu : il bat et brouille l'eau pour « d'aultres pescheurs. »

2i LES E8SAIS DE MONTAfGNE.

Il invoque la législation des Thuriens, ordonnant que « quiconque vouldrait ou abolir une des vieilles « lois ou en établir une nouvelle, se présenterait au « peuple la chorde au col, afin que, si la nouvelleté « n'était approuvée d'un chascun, il fust incontinent (( estranglé ; l'ephore qui coupa si rudement les deux a cordes que Phrynis avait adjousté à la musique ne « s'esmoie pas si elle en vault mieulx ou si les ac- « cords en sont mieulx pemplis : il lui suffît pour les « condemner que ce soit une altération de la vieille € façon, yt

Mais quel que soit son système d'immutabilité et de simplicité de la législation, il ne va pas, ainsi que nous le verrons bientôt, jusqu'à proscrire toutes innovations, lorsqu'il les croit conformes à la raison, à un certain progrès social, et favorables à l'humanité. . Il reconnaît l'indispensable nécessité des lois et celle de leur mobilité, et nous lisons au chapitre : Apologie de Raymond Sebond ; « On a raison de « donner à l'esprit humain les barrières les plus « contraintes qu'on peult ; on le bride et garotte de « religions, de loix et de coustumes, de sciences, de « préceptes, de peines et récompenses mortelles et « immortelles; encores veoid-on que par sa volu-

LES ESSAIS DE MONTAIGNE. 'ib

« biiité et dissolution il eschappe à toutes ces liaic sons. >

Il va jusqu'à nier, non seulement Tinfluence de la loi naturelle comme règle de la conscience humaine, mais même son existence ; € mais ils sont plaisants, « dit-il au même chapitre, quand, pour donner quel- « que certitude aux loix, ils disent qu'il y en a aul- « cunes fermes, perpétuelles et immuables qu'ils « nomment naturelles, qui sont empreintes en l'hu- « main genre par la condition de leur propre es- < sence. »

S'il en était ainsi, elles auraient Yuniversité de r approbation ; « qu'ils m'en montrent, pour veoir, « une de cette condition. *

Il va plus loin encore : il affirme que les lois naturelles sont perdues parmi les hommes.

Et s'en tenant aux lois civiles, il s'y résigne, quoiqu'elles ne soient pas sans mélange d'injustice, t Que ¥ ceulx-là, » lisons-nous au chapitre : Que nous ne « goûtons rien de pur, entreprennent de couper la « teste d'Hydra, qui prétendent oster des lois toute» « incommodités et inconvénients : omne magnum <£ exemplum hahet aliquid ex iniquo, quod contra € singulos utilitate puhlica rependitur. »

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