‹ Les essais de Montaigne dans leurs rapports avec la législation moderneChapitre 5 sur 17 · LES ESSAIS DK MONTAIGNE · texte numérisé non relu

LES ESSAIS DK MONTAIGNE

Et cependant, n'abandonnant aucune de ses prémisses et restant fidèle à son système de la simplicité la plus grande de toute législation, il s'élève avec énergie, dans son chapitre de V Expérieiice, contre la multiplicité des lois. « Pourtant l'opinion de celui- « là ne me plaist guère, qui pensait, par la multi- (( tude des lois, brider l'autorité des juges en leur « taillant leurs morceaux ; il ne sentait pas qu'il y a « autant de liberté et d'estendue à l'interprétation « des lois qu'à leur façon. Nous veoyons combien « il se trompait, car nous avons, en France, plus de f( lois que tout le reste du monde ensemble, et plus « qu'il n'en fauldrait à régler tous les mondes « d'Epicurus. On souffre autant des lois qu'on soufc( frait autrefois des crimes : ut olim flagitiis, sic « nunc legihus Idboramus. Il y a peu de relation de « nos actions, qui sont en perpétuelle mutation, c< avecques les loix fixes et immobiles ; les plus dé- « sirables, ce sont les plus rares, plus simples et « générales ; et encores crois-je qu'il vauldrait mieulx (( n'en point avoir du tout que de les avoir en tel (( nombre que nous les avons. »

Il revient, comme par instinct, à la loi naturelle, quoiqu'il ait prétendu que nous en ayons perdu les

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inspirations : « nature les donne toujours plus heu- « reuses que celles que nous nous donnons. Tes- « raoing la peincture de Taage doré des poètes et a Testât où nous veoyons vivre les nations qui n'en « ont point d'aultres ; > et il cite, à ce sujet, l'exemple, rapporté plus haut, de ces paysans qui s'en rapportent au jugement du premier passant venu.

Il couronne ces propositions en signalant la difficulté de faire de bonnes lois ; au chapitre de VExpérience, il dit : « Puisque les loix éthiques sont si <( difficiles à dresser, comme nous veoyons qu'elles (( sont, ce n'est pas merveilles si celles qui gouver- « nent tant de particuliers le sont davantage. Consi- « dérez la forme de cette justice qui nous régit ; c'est « un vray tesmoignage de l'humaine imbécillité, tant « il y a de contradiction et d'erreur. »

Il ne reconnaît aux lois d'autre force que celle qu'elles tirent de leur propre existence ; « c'est le « fondement mystique de leur auctorité ; elles sont « souvent faictes par des sots, plus souvent par des « gens qui, en haine d'égualité, ont faulte d'équité ; « mais toujours par des hommes aucleurs vains et « irrésolus ; il n'est rien si lourdement et largement « faultier que les lois, n'y si ordinairement. Qui-

tf conque leur obeyt parce qu'elles sont justes, ne « leur obeyt pas justement par où il doibt ; les nostres « françoises prestent aulcuneraent la main, par leur « desréglement et difformité, au désordre et corrupa tion qui se veoid en leur dispensation et exécution : « le commandement est si trouble et inconstant, qu'il * excuse aulcuneraent et la désobéissance, et le vice (r de l'interprétation, de l'administration et de l'ob- « servation. »

Telle est l'opinion de Montaigne sur Tinstitution judiciaire et la législation de son temps ; nous avons tâché d'en donner une idée dont la concision ne fit pas de tort à l'exactitude.

Si nous avons atteint ce but, ne serait-on pas en droit de demander à Montaigne compte d'un jugement aussi rigoureux que celui qu'il porte sur cette ancienne magistrature et sur cette ancienne législation, et si le vice de l'une ne devait pas faire trouver grâce à l'autre et réciproquement?

Ou bien faudra-t-il penser que Tune et l'autre étaient entachées d'une telle imperfection et d'une telle corruption que l'examen de toutes les deux ait dû lui inspirer l'idée des changements qu'il indique et développe avec autant et même plus de précision

et de fermeté que s'il eût été un publiciste ou un législateur du XVIIIe siècle, lui dont la raison aurait dû encore être arrêtée dans son essor par les préjugés eux-mêmes, qu'il combattait et voulait détruire ?

. Nous pouvons, maintenant, rechercher les indications et les développements de sa théorie, et la rapprocher de la mise en pratique par le législateur moderne. - •

Si, reprenant quelques parties des textes dans lesquels Montaigne exprime son sentiment sur les lois en général, nous nous reportons à ce qu'il dit du droit romain en particulier, nous voyons qu'il va, dans son aversion pour cette législation, jusqu'à lui substituer quelque autre forme de législation que ce soit, et à l'ordre judiciaire une sorte de jury ou de tribunal arbitral pris au hasard, et non seulement composé d'hommes simples et ignorants, mais même du premier passant venu.

Celte opinion n'a pas échappé à M. Galles, et sa singularité elle-même l'a invité à en rechercher le principe. « Aux lois romaines, dit ce magistrat, il ne « pardonnait pas d'être les nôtres;, les hommes les (( plus savants de cette époque appelaient de leurs « vœux une législation nationale qui devait être le a couronnement de notre unité politique ; mais il « était dans les destinées de l'ancienne monarchie de « préparer les matériaux de ce monument et de lais-

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