‹ Les essais de Montaigne dans leurs rapports avec la législation moderneChapitre 8 sur 17 · LES ESSAIS D£ MONTAIGNE · texte numérisé non relu

LES ESSAIS D£ MONTAIGNE

« ans ce qu'elles doivent estre ; les qualités et vertus « naturelles produisent dans ce temps-là, ou jamais, « ce qu'elles ont de vigoureux et de beau. »

Ce vœu a passé dans nos lois ; on peut même aujourd'hui disposer de ses biens, dans une grande proportion, dès l'âge de seize ans.

Le droit de se livrer à tous les actes de la vie civile et politique, c'est-à-dire la liberté absolue du citoyen sorti des liens de la puissance paternelle, les conditions de l'exercice de cette puissance, sont intimement unis et se confondent ; et il faut reconnaître que si les mœurs ont réalisé les vœux de Montaigne, elles ont été jusqu'à les dépasser, au moins dans une certaine mesure.

Il ne pourrait plus dire, comme il le fait au chapitre De V affection du père aux enfants : « C'est « folie et injustice de priver les enfants qui sont en « aage de la familiarité des pères et vouloir mainte- « nir en leur endroict une morgue austère et dédai- « gneuse, espérant, par là, les maintenir en crainte « et obeyssance; car c'est une farce très-inutile qui « rend les pères ennuyeux aux enfants, et qui pis « est, ridicules. Quand je pourrois me faire craindre, « j'aimerois encore mieulx me faire aimer, d

Ces principes sont absolument ceux de la famille moderne ; on peut même dire, sans crainte d'être accusé de rigorisme, que leur application est aujourd'hui excessive.

Mais si Montaigne n'était plus dans la nécessité de raviver le sentiment de l'affection paternelle ; si même il avait à craindre l'exagération de cette tendresse allant jusqu'à la faiblesse, il pourrait encore écrire ces mots, que nos lois et nos mœurs n'ont point encore complètement acceptés : « Quant à moi, je « trouve que c'est cruauté et injustice de ne pa» re-

< cevoir nos enfants au partage et société de nos biens d et compaignons en l'intelligence de nos affaires (( domestiques, quand ils en sont capables, et de ne « retrancher et resserrer nos commodités pour pour- « veoir aux leurs. C'est une injustice de veoir qu'un « père vieil, cassé et demy-mort, jouysse seul à un « coing du foyer des biens qui suffiroient à l'advan- « cément et entretien de plusieurs enfants, et qu'il

< les laisse cependant, par faute de moyens, perdre « leurs meilleures années sans se pousser au service « public et cognoissance des hommes. »

Ces propositions de Montaigne dépassent les limites de la modération ; mais la réaction est toujours om-

preinle de quelque violence ; et il faut lui tenir compte du vice social qu'il entreprenait de combattre, et reconnaître que représenter au XVI® siècle, comme une nécessité salutaire, l'émancipation des enfants poussée jusqu'à la plus entière liberté, et radoucissement de l'autorité paternelle poussée jusqu'à la familiarité ; établir une copropriété de tous les biens entre les pères et les enfants, afin que ces derniers en usent dans leur intérêt privé et les fassent ainsi tourner au profit de l'intérêt général, quand l'autorité paternelle était exclusive et despotique et la fortune destinée à l'immobilité la plus absolue ; faire de bonne heure des hommes, en brisant les liens qui prolongeaient l'enfance et retardaient l'expérience, est une de ces conceptions qui n'appartiennent qu'aux esprits les plus élevés, chargés de jeter au sein des. sociétés la semence des transformations qui tôt ou tard doivent se réaliser.

Et en effet ces conseils n'ont pas été complètement négligés ; si le père retient encore l'administration de sa fortune, s'il n'admet pas ses enfants à une copropriété qui pourrait avoir ses dangers pour eux et compromettre sa propre sécurité, les mœurs ont introduit un partage relatif qui, en maintenant lea

à2 L£S ESSAIS DE MONTAIGNE.

droits de celui-ci et en proi^eant le hien-ètre ^ la

liberté de ceux-là, leur permet d'attendre sans impatience, et même en le redoutant, le moment du partage définitif, et concilie tous les intérêts et Taccomplissement de tous les devoirs.

Aussi ne pourrait- il adresser aux pères de famille de notre temps ce reproche : « On jecte les enfants au a désespoir de chercher par quelque voie pour in- « juste qu'elle soit de pourvoir à leur besoin, comme « j'ai veu plusieurs jeunes hommes de bonnes mai- « sons si adonnez au larecin, que nulle correction les « en pouvoit détourner. »

Montaigne devait être considéré comme un de ces hardis novateurs qui ne respectent rien et menacent l'ordre social tout entier.

On aurait pu lui pardonner ses témérités dirigées contre quelques principes généraux, les considérer comme de simples et amusantes rêveries, sans grande conséquence ; car ses réflexions, souvent un peu vagues et toujours fugitives, appartiennent beaucoup plus à la vie spéculative qu'à la vie réelle.

Mais ici il s'adresse à la jeunesse contre la vieillesse ; il veut remplacer la dépendance par la liberté, la privation par la jouissance, l'oisiveté pai* l'action.

rimmobilité par le mouvement ; il fait entendre un langage accessible et cher à toutes les intelligences ; et à la théorie il réunissait un moyen possible d'application.

Il dut exciter un grand étonnement et bien probablement une indignation plus grande encore, et cependant il était dans le vrai ; il voyait l'esprit public languissant et inerte, ne trouvant d'activité que pour de grossiers plaisirs, ëi d'application, que dans des querelles religieuses exploitées par les factions ; il invitait ses contemporains à préparer par plus de condescendance une génération plus expérimentée et plus laborieuse ; en un mot, il voulait changer la face des choses.

Il le voulait par ce moyen, mais par un autre plus extraordinaire encore à cette époque : Végalité des partages.

Pour arriver à, ce résultat, qui n'était alors rien moins qu'une révolution sociale, il attaque non seulement le droit d'aînesse, mais encore le droit de tester.

Il insiste cependant sur la nécessité de pourvoira

ses dernières volontés, et dans son chapitre que :

, Philosopher c'est apprendre à mourir, il nous dit

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