‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 100 sur 270 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

son mesnage et repos domestique. Ce m&iheur me touche plus que nul autre, pour la condition du lieu où je me tiens, qui est tousjours le premier et le dernier à la batterie de nos troubles, et où la paix n*a jamais son ▼isage entier :

Tum quoque, cum pax est, trépidant formidine hdli

QuotUs pactm fortuna lace$$it, Hac itcr est bellis. Melius, fortuna, dédisses Orbe sub Eoo sedem, gelidaque sub Arcto, Errantesque domos.

Je tire par fojs le moyen de me fermir contre ces considérations de la nonchalance et lascheté : elles nous mènent aussi aucunement à la resolution. Il m'advient souvant d'imaginer avec quelque plaisir les dangiers mortels, et les attendre : je me plonge, la teste baissée, stupidement dans la mort, sans la considérer et recognoistre, comme dans une profondeur muette et obscure qui m'engloutit tout d'un saut et m'accable en un instant d'un puissant sommeil, plein d'insipidité et indolence. Et, en ces morts courtes et violentes, la conséquence que j'en-prevoy me donne plus de consolation que l'effait de trouble. Je ne m'estrange pas tant de Testre mort comme j'entre en confidence avec le mourir. Je m'envelope et me tapis en cet orage, qui me doibt aveugler et ravir de furie, d'une charge prompte et insensible.

Encore s'il advenoit, comme disent aucuns jardiniers, que les roses et violettes naissent plus odoriférantes prés des aux et des oignons, d'autant qu'ils espuisent et tirent à eux ce qu'il y a de mauvaise odeur en

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la terre; aussi que ces dépravées natures humassent tout le venin de mon air et du climat, et m'en rendissent d'autant meilleur et plus pur par leur voisinage, que je ne perdisse pas tout ! Cela n'est pas ; mais de cecy il en peut estre quelque chose, que la bonté est plus belle et plus attraiante quand elle est rare, et que la contrariété et diversité roidit et resserre en soy le bien faire, et l'enflamme par la jalousie de l'opposition et par la gloire.

Je respons ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages, que je sçay bien ce que je fuis, mais non pas ce que je cerche. Si on me dict queparmy les estrangers il y peut avoir pareilles maladies, et que leurs meurs ne valent pas mieux que les nostres, je respons, premièrement, qu'il est mal-aysé,

Tarn multx sceUrum. faciès I

secondement, que c'est toujours gain de changer un mauvais estât à un estât incertain, et que les maux d'autruy ne nous doivent pas poindre comme les nostres.

Je ne veux pas oublier cecy, que je ne me mutine jamais tant contre la France que je ne regarde Paris de bon œil : elle a mon cueur dés mon enfance; et m'en est advenu comme des choses excellentes : plus j'ay veu depuis d'autres villes belles, plus la beauté de cette-cy peut et gaigne sur mon afi'ection. Je l'ayme par elle mesme, et plus en son propre estre que rechargée de pompe estrangiere; je l'ayme tendrement jusques àses verrues et à ses taches. Je ne suis François que par

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