‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 99 sur 270 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Ce que je doibts, je le doibts aux obligations communes et naturelles. Il n'en est point qui soit plus nettement quitte d'obligations et bienfaicts estrangers,

Nec sunt mihi nota potmtum Munera.

Les princes me font assez de bien quand ils ne me font point de mal : c'est ce que j'en demande. O combien je suis tenu à Dieu de ce qu'il luy a pieu que j'aye receu immédiatement de sa grâce tout ce que j'ayl qu'il a retenu particulièrement à soy toute ma debtel J'essaye à n'avoir nécessairement besoing de personne : c'est chose que chacun peut en soy, mais plus facilement ceux que Dieu a mis à l'abry des nécessitez naturelles et urgentes. Il fait bien piteux et hazardeux despendre d'un autre. Nous mesme, qui est la plus juste adresse et la pliis seure, ne nous sommes pas assez asseurez. Je n'ay rien mien que moy, et si en est la possession manque et empruntée. Je me cultive et m'augmente de tout mon soing pour y trouver dequoy me satisfaire, quand tout m'abandonneroit. On jouit bien plus librement et plus gayement des biens estrangers, quand ce n'est pas une jouyssance obligée et contrainte par le besoing, et qu'on a, et en sa volonté, et en sa fortune, la force et les moiens de s'en passer. J'ai trés-volontiers cerché l'occasion de bien faire et d'attacher les autres à moy, et me semble qu'il n'est point de plus doux usage de nos moyens ; mais j'ay encore plus fuy à recevoir que je n'ay cerché à donner. Ma fortune ne m'a guère permis de bien

faire à autruy ; et ce peu qu'elle m'en a permis, elle l'a assez meigrement logé. Si elle m'eust faict naistre pour tenir quelque rang entre les hommes, j'eusse esté ambitieux de me faire aymer, peu de me faire craindre ou admirer. L'exprimeray je plus insolamment? j'eusse autant regardé au plaire que au prouffiter.

Je veux donc dire que, s'il faut ainsi debvoir quelque chose, ce doibt estre à plus légitime titre que celuy dequoy je parle, auquel la loy de cette misérable guerre m'engage, et non d'un si gros debte comme celuy de ma totale conservation : il m'accable.

Je me suis couché mille foys chez moy, imaginant qu'on me trahiroit et assommeroit cette nuict là, composant avec la fortune que ce fut sans effroy et sans langueur; et me suis escrié, après mon patenostre :

Impius hxc tam culta novalia mik$ habchit I

Quel remède? c'est le lieu de ma naissance et de la plus part de mes ancestres ; ils y ont mis leur affection et leur nom. Nous nous durcissons à tout ce que nous accoustumons ; et à une misérable condition comme est la nostre, c'a esté un tresfavorable présent de nature que l'accoustumance, qui endort nostre sentiment à la souffrance de plusieurs maux. Les guerres civiles ont cela de pire que les autres guerres, de nous mettre chacun en garnison en sa propre maison :

Quam miserum porta vitam muroque tucri, Vixque sux tutum viribus tssc domus!

C'est grande extrémité d'estre pressé jusques dans

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