‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 101 sur 270 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

cette grande cité, grande en peuples, grande en noblesse de son assiette, mais sur tout grande et incomparable en variété et diversité de commoditez ; la gloire de la France et l'un des plus notables ornemens du monde. Dieu en chasse loing nos divisions ! Entière et unie, je la trouve deffendue de toute autre violence. Je l'advise que, de tous les partis, le pire sera celuy qui la metra en division, et ne crains pour elle qu'elle mesme ; et crains pour elle autant certes que pour autre pièce de cet estât. Tant qu'elle durera, je n'auray faute de retraicte où rendre mes abboys, suffisante à me faire perdre le regret de tout'autre retraicte.

Non parce que Socrates l'a dict, mais parce qu'en vérité c'est mon humeur, et à l'avanture non sans quelque tort, j'estime tous les hommes mes compatriotes et embrasse un Polonois comme un François, postposant cette lyaison nationnale à l'universelle et commune. Je ne suis guère féru de la douceur d'un air naturel : les cognoissances toutes neufves et toutes miennes me semblent bien valoir ces autres communes et fortuites cognoissances du voisinage ; les amitiez pures de nostre acquest emportent ordinairement celles ausquelles la communication du climat ou du sang nous joignent. Nature nous a mis au monde libres et desliez; nous nous emprisonnons en certains destroits, comme les roys de Perse, qui s'obligeoient- de ne boire jamais autre eau que celle du fleuve de Choaspez, renonçoyent par sottise à leur droict d'usage en toutes les autres eaux, et assechoient pour leur regard tout le reste du monde.

Outre ces raisons , le voyager me semble un exer-

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cice profitable. L'ame y a un continuel embesongnement à remarquer des choses incogneuës et nouvelles ; et je ne sçache point meilleure escolle, comme j'ay dict souvent, à former la vie que de luy proposer incessamment la diversité de tant d'autres vies, et luy faire gouster une si perpétuelle variété de formes de nostre nature. Le corps n'y est ny oisif ny travaillé, et cette modérée agitation le tient en haleine. Je me tiens à cheval sans démonter, tout choliqueux que je suis, et sans m'y ennuyer, huict et dix heures.

Vires ultra sortcmque senectx.

Nulle saison m'est ennemye, que le chaut aspre d'un soleil poignant : car les ombrelles dequoy, depuis les anciens Romains, l'Italie se sert, chargent plus les bras qu'ils ne deschargent la teste. J'ayme les pluyes et les crotes comme les canes. La mutation d'air et de climat ne me touche point; tout ciel m'est un : je ne suis battu que des altérations internes que je produicts en moy ; et celles là m'arrivent moins en voyageant. Je suis malaisé à esbranler; mais, estant avoyé, je vay tant qu'on veut. J'estrive plus aux petites entreprises qu'aux grandes, et à m'equiper pour faire une journée et visiter un voisin que pour un juste voyage. J'ay apris à faire mes journées à l'espagnole, d'une traicte, grandes et raisonnables journées; et, aux extrêmes chaleurs, les passe de nuict, du soleil couchant jusques au levant. L'autre façon de repaistre en chemin , en tumulte et haste pour la disnée, notamment aux jours cours, est incommode. Mes chevaux en valent mieux : jamais

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