CHAPITRE IX 6l
cheval ne m'a failli, qui a sceu faire avec moy la première journée. Je les abreuve par tout, et regarde seulement qu'ils ayent assez de chemin de reste pour battre leur eau. La paresse à me lever donne loisir à ceux qui me suyvent de disner à leur ayse avant partir. Pour moy, je ne mange jamais trop tard ; l'appétit me vient en mangeant, et point autrement ; je n'ay point de faim qu'à table.
Aucuns se plaignent dequoy je me suis agréé à continuer cette occupation, marié et tantost vieil. Ils ont tort. Il est mieux temps d'abandonner sa famille quand on l'a mise en train de continuer sans nous, quand on y a laissé de l'ordre qui ne démente point sa forme passée. C'est bien plus dUmprudence de s'esloingner, laissant en sa maison une garde moins fidelle, et qui ayt moins de soing de pourvoir à vostre besoing.
La plus utile et honnorable science et occupation à une femme, c'est la science du mesnage. J'en vois quelcune avare, de mesnagere fort peu. C'est sa maistresse qualité, et qu'en moyenne sorte de fortune on doibt chercher en mariage avant tout' autre; c'est le seul doire qui sert à ruyher ou sauver nos maisons. Je l'en mets au propre, luy laissant par mon absence tout le gouvernement en main. Je vois avec despit, en plusieurs mesnages, monsieur revenir maussade et tout vilain du tracas des affaires, environ midy, que madame est encore après à se coiffer et atiffer en son cabinet : c'est à faire aux reynes, encores ne sçay-je. Il est ridicule et injuste que la pompe et l'oysiveté de nos femmes soit entretenue de nostre sueur et travail. Si le
mary fournit de matière, nature mesme veut qu'elles fournissent de forme.
Quant aux devoirs de l'amitié maritale qu'on pense estre intéressez par cette absence, je ne le crois pas ; au rebours, c'est une intelligence qui se refroidit volontiers par une trop continuelle assistance, et que l'assiduité blesse. Toute femme estrangere nous semble honneste femme ; et chacun sent par expérience que la continuation de se voir ne peut représenter le plaisir que Ton sent à se perdre et reprendre à secousses. Je sçay que l'amitié a les bras assez longs pour se tenir et se joindre d'un coin de monde à l'autre, et notamment cette cy, où il y a une continuelle communication d'offices qui en reveillent l'obligation et la souvenance. Les stoïciens disent bien qu'il y a si grande coUigance et relation entre les sages que celuy qui disne en France repaist son compaignon en iEgypte ; et qui estend seulement son doigt où que ce soit, tous les sages qui sont sur la terre habitable en sentent ayde. La jouyssanceet la possession appartiennent principalement à l'imagination. De Romme en hors, je tiens et régente ma maison et les commoditez que j'y ay laissé : je voy croistre mes murailles, mes arbres et mes rentes, et descroistre, à deux doigts prés, comme quand j'y suis :
Ante oculos errât domus, errât forma locorum.
Si nous ne jouyssons que ce que nous touchons, adieu nos escuz quand ils sont en nos coffres, et nos enfans s'ils sont à la chasse. Nous les voulons plus prés. Au jardin, est ce loing? à une demy journée?