‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 103 sur 270 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Quoy I dix lieues, est-ce loing ou prés ? Si c'est prés, quoy I onze, douze, treze ? et ainsi pas à pas. Vrayment, celle qui prescrira à son mary le quantiesme pas finit le prés, et le quantiesme pas donne commencement au loin; je suis d'advis qu'elle l'arreste entre-deux :

Excludat jurgia finis,..

Utor permisse y caudxque pHos ut equinx Paulatim vello, ti démo unum^ démo eiiam unum, Dum cadat elusus ratione ruentis acervî;

et qu'elles appellent hardiment la philosophie à leur secours : à qui quelqu'un pourroit reprocher, puisqu'elle ne voit ny l'un ny l'autre bout de la jointure entre le trop et le peu , le long et le court , le léger et le poisant, Ae prés et le loing, puis qu'elle n'en recognoist le commencement ny la fin, qu'elle juge bien incertainement du millieu. Sont elles pas encore femmes et amyes des trespassez, qui ne sont pas au bout decettuy cy, mais en l'autre monde? Nous embrassons et ceux qui ont esté, et ceux qui ne sont point encore, non que les absens. Nous n'avons pas faict marché, en nous mariant, de nous tenir continuelement accouez l'un à l'autre, comme je ne sçay quels petis animaux que nous voyons. Mais ce mot de ce peintre si excellent de leurs humeurs seroit il point de mise en ce lieu, pour représenter la cause de leurs plaintes ?

Uxor, si cesses, aut te amare cogitai,

Aut iete amariy aut potare, aut animo ohsequi.

Et tibi hene esse soH, cum sibi sit maie.

Ou bien seroit ce pas que de soy l'opposition et con-

tradiction les entretient et nourrit, et qu'elles s'accommodent assez, pourveu qu'elles vous incommodent ?

En la vraye amitié , de laquelle je suis expert, je me donne à mon amy plus que je ne le tire à moy. Je n'ayme pas seulement mieux luy faire bien que s'il m'en faisoit, mais encore qu'il s'en face qu^à moy : il m'en faict lors le plus quand il s^en faict, et si l'absence luy est ou plaisante ou utile, elle m'est bien plus douce que sa présence ; et ce n'est pas proprement absence quand il y a moyen de s'entr'advertir. J'ay tiré autrefois usage de nostre esloingnement et commodité ; nous remplissions mieux et estandions la possession de la vie en nous séparant : il vivoit , il jouissoit, il voyoit pour moy, et moy pour luy, autant plainement que s'il y eust esté : l'une partie demeuroit oisifve quand nous estions ensemble ; nous nous confondions : la séparation du lieu rendoit la conjonction de nos volontez plus riche. Cette fain insatiable de la présence corporelle accuse un peu la foiblesse en la jouyssance des âmes.

Quant à la vieillesse qu'on m'allègue ; au rebours, c'est à la jeunesse à s'asservir aus opinions communes et se contraindre pour autruy. Elle peut fournir à tous les deux, au peuple et à soy : nous n'avons que trop à faire à nous seuls. A mesure que les commoditez naturelles nous faillent, soustenons nous par les artificielles. C'est injustice d'excuser la jeunesse de suyvre ses plaisirs et deffendre à la vieillesse d'en cercher.

« Mais en tel aage vous ne reviendrez jamais d'un si long chemin. » Que m'en chaut-il ? Je ne l'entreprens ny pour en revenir, ny pour lé parfaire : j'entreprens

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