‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 105 sur 270 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

nouvelles, et assez de matière chez moy à m'entretenir sans l'emprunter. Cette partie n'est pas du roUe de la société, c'est l'acte à un seul personnage. Vivons et rions entre les nostres, allons mourir et rechigner entre les inconneus. On trouve, en payant, qui vous tourne la teste et qui vous frote les pieds ; qui ne vous presse qu'autant que vous voulez , vous présentant un visage indiffèrent , vous laissant vous entretenir et plaindre à vostre mode.

Je me deffais tous les jours, par discours, de cette humeur puérile et inhumaine qui faict que nous desirons d'esmouvoir par nos maux la compassion et le deuil en nos amis. Nous faisons valoir nos inconveniens outre leur mesure pour attirer leurs larmes; et la fermeté que nous louons en chacun à soustenir sa mauvaise fortune, nous l'accusons et hayssons en nos proches, quand c'est en la nostre. Nous ne nous contentons pas qu'ils se ressentent de nos maux, si encores ils ne s'en affligent. Il faut estendre la joye, mais retrencher autant qu'on peut la tristesse. Je représente mes maladies, pour le plus, telles qu'elles sont, et évite les paroUes de mauvais prognostique et exclamations composées. Sinon l'allégresse, aumoins la contenance rassise des assistans est propre prés d'un sage malade. Pour se voir en un estât contraire, il n'entre point en querelle avec la santé ; il luy plaist de la contempler en autruy, forte et entière, et en jouyr au moings par compaignie. Pour se sentir fondre contre-bas, il ne rejecte pas du tout les pensées de la vie, ny ne fuyt aux entretiens conununs. Je veux estudier la maladie quand je suis sain ; quand elle y est, elle faict son im-

pression assez réele, sans que mon imagination l'aide. Nous nous préparons, avant la main, aux voiages que nous entreprenons, et y sommes résolus : l'heure qu'il nous faut monter à cheval, nous la donnons à l'assistance, et, en sa faveur, l'estendons.

Je sens ce proffit inespéré de la publication de mes meurs, qu'elle me sert aucunement de règle : il me vient parfois quelque considération de ne trahir ma peinture. Cette publique déclaration m'oblige de me tenir en ma route et à ne desmentir l'image de mes conditions, communéement moins desfigurées et contredites que ne porte la malignité et maladie des jugements d'aujourd'huy. L'uniformité et simplesse de mes meurs produict bien un visage d'aisée interprétation ; mais, parce que la façon en est un peu nouvelle et hors d'usage, elle donne trop beau jeu [à l'envie. Si est-il qu'à qui me veut loyallement injurier, il me semble fournir bien suffisamment où mordre en mes imperfections advouées et cogneuës, et dequoy s'y saouler, sans s'escarmoucher au vent. Si, pour en préoccuper moy-mesme l'accusation et la descouverte, il luy semble que je luy esdentesa morsure, c'est raison qu'il preigne son droict vers Tamplification et extention, l'offence a ses droicts outre la justice ; et que les vices dequoy je luy montre des racines chez moy, il les estire en arbres ; qu'il y emploie non seulement ceux qui me possèdent, mais ceux aussi qui ne font que me menasser, injurieux vices et en qualité et en nombre ; qu'il me batte par là. Tant y a que, tout conté, il me semble qu'aussi souvent on me loue qu'on me desprise outre mesure : comme il me semble aussi que dés mon en-

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