‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 106 sur 270 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

fance , en rang et degré d'honneur, on m'a donné lieu plustost au dessus qu'au dessoubs de ce qui m'appartient.

Outre ce profit que je tire d'escrire de moy, j'en espère cet autre, que, s'il advient que mes humeurs plaisent et accordent à quelque honneste homme avant que je meure, il recerchera de nous joindre. Je luy donne beaucoup de pays gaigné : car tout ce qu'une longue connoissance et familiarité luy pourroit avoir acquis en plusieurs années, il le voit en trois jours en ce regi$tre,et plus seurement et exactement. Si, à si bonnes enseignes, je sçavois quelqu'un qui me fut propre, certes je l'irois trouver bien loing : car la douceur d'une sortable et aggreable compaignie ne se peut assez acheter, à mon gré. O un amy! Combien est vraye cette ancienne sentence , que l'usage en est plus nécessaire et plus doux que des elemens de l'eau et du feu 1

Pour revenir à mon conte, il n'y a donc pas beaucoup de mal de mourir loing et à part. Mais encore ceux qui en viennent là, de trainer languissans un long espace de vie , ne debvroient, à l'avanture, souhaiter d'empescher de leur misère une grande famille. A qui ne se rendent-ils en fin ennuyeux et insupportables ? Les offices communs n'en vont poinct jusques là. Vous apprenez la cruauté par force à voz meilleurs amis, durcissant et femme et enfans, par long usage, à ne sentir et à ne plaindre plus vos maux. Les souspirs de ma cholique n'apportent plus d'esmoy à personne. Et quand nous tirerions quelque plaisir de leur conversation, ce qui n'advient pas tousjours, pour la disparité des con-

ditions qui produict ayséement mespris ou envie envers qui que ce soit, n'est-ce pas trop d'en abuser tout un aage? Plus je les verrois se contraindre de bon cœur pour moy, plus je plainderois leur peine. Nous avons loy de nous appuyer, non pas de nous coucher si lourdement, sur autruy, et nous estayer en leur ruyne : comme celuy qui faisoit esgorger des petits enfans * pour se servir de leur sang à guarir une sienne maladie ; ou cet autre à qui on foumissoit des jeunes tendrons à couver la nuict ses vieux membres, et mesler la douceur de leur haleine à la sienne ^igre et poisante. Je conseillerois volontiers Venise pour la retraicte d'une telle condition et foiblesse de vie.

ff Mais, en un si long voyage, vous serez arresté misérablement en uncaignart où tout vous manquera. « La plus part des choses nécessaires, je les porte quant et moy : et puis, nous ne sçaurions éviter la fortune si elle entreprend de nous courre sus. Il ne me faut rien d'extraordinaire quand je suis malade : ce que nature ne peut en moy, je ne veux pas qu'un bolus le face. Tout au commencement de mes fièvres et des maladies qui m'atterrent, entier encores.et voisin de la santé, je me reconcilie à Dieu par les derniers ofiBces chrestiens ; et m'en trouve plus libre et deschargé, et me semble en avoir d'autant meilleure raison de la maladie. De notaire et de conseil, il m'en faut moins que de médecins. Ce que je n'auray estably de mes affaires, tout sain, qu'on ne s'attende point que je le face malade. Ce que je veux faire pour le service de la mort est tousjours fait ; je n'oserois le deslaier d'un seul jour. Et s'il n'y a rien de faict, c'est à dire : ou que

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