‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 107 sur 270 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

le doubte m'en aura retardé le choix, car par fois c'est bien choisir de ne choisir pas, ou que tout à fait je n'auray rien voulu faire.

J'escris mon livre à peu d'hommes et à peu d'an« nées : si c'eut esté une matière de durée, il l'eust fallu commettre à un langage plus ferme. Selon la variation continuelle qui a suivy le nostre jusques à cette heure, qui peut espérer que sa forme présente soit en crédit d'icy à cinquante ans? et pourtant ne crains-je poinct d'y insérer plusieurs articles privez qui consument leur usage entre les hommes qui vivent aujourd'huy, et qui touchent la particulière science d'aucuns, qui y verront plus avant que de la commune intelligence. Je ne veux pas, après tout, comme je vois souvent agiter la mémoire des trespassez, qu'on aille debatant : a II ju* geoit, il vivoit ainsin. Il vouloit cecy. S'il eust parlé sur sa fin, il eust dict, il eust donné. Je le connoissois mieux que tout autre. » Or, autant que la bienséance me le permet, je fais icy sentir mes inclinations et affections; mais plus librement et plus volontiers le faisje de bouche à quiconque désire en estre informé. Tant y a qu'en ces mémoires, si on y regarde, on trouvera que j'ay tout dict, ou tout designé : ce que je ne puis exprimer, je le montre au doigt :

Verum animo satis hxc vestigia parva sagaci Sunt, per qux possis cognoscere cxtera tute.

Je ne laisse rien à désirer et deviner de moy. Si on doibt s'en entretenir, je veus que ce soit véritablement et justement. Je reviendrois volontiers de l'autre monde pour démentir celuy qui me formeroit autre

que je n'estois, fut ce pour m'honorer. Des vivans mesme, je sens qu'on parle tousjours autrement quMls ne sont. Et si, à toute force, je n'eusse maintenu un amy que j'ay perdu, on me l'eust deschiré en mille contraires visages. Je sçay bien que je nelairray après moy aucun respondant si affectionné de bien loing et entendu en mon faict comme j'ay esté au sien, ny personne à qui je vousisse pleinement compromettre de ma peinture : luy seul jouyssoit de ma vraye image, et l'emporta. C'est pourquoy je me deschifîre moy-mesme si curieusement.

Pour achever de dire mes foibles humeurs, j'advoue qu'en voyageant je n'arrive gueres en logis où il ne me passe par la fantasie si j'y pourray estre, et malade, et mourant, à mon aise : je veus estre logé en lieu qui me soit bien particulier, sans bruict, non maussade, ou fumeux, ou estouffé. Je cherche à flatter la mort par ces frivoles circonstances, ou, pour mieux dire, à me descharger de tout au^re empeschement , affin que je n'aye qu'à m'attendre à elle , qui me poisera volontiers assez, sans autre recharge. Je veux qu'elle ayt sa part à l'aisance et commodité de ma vie : ce en est un grand lopin, et d'importance; et espère meshuy qu'il ne démentira pas le passé.

La mort a des formes plus aisées les unes que les autres, et prend diverses qualitez selon la fantasie de chacun. Entre les naturelles, celle qui vient d'affoiblissement et appesantissement me semble molle et douce ; entre les violentes, j'imagine plus mal aiséement un précipice qu'une ruine qui m'accable, et un coup tranchant d'une espée qu'une harquebousade, et eusse plus-

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