CHAPITRE IX
tost beu le breuvage de Socrates que de me fraper comme Caton. Et quoy que l'effect soit un , si sent mon imagination différence, comme de la mort à la ▼ie, à me jetter dans une fournaise ardente ou dans le canal d'une platte rivière. Ce n'est qu'un instant; mais il est de tel pois^ que je donneroy volontiers plusieurs jours de ma vie pour le passer à ma mode. Puisque la fantasie d'un chacun trouve du plus et du moins en son aigreur, puisque chacun a quelque chois entre les formes de mourir, essayons un peu plus avant d'en trouver quelqu'une deschargée de tout desplaisir. Pourroit on pas la rendre encore voluptueuse, comme lesCommorans d'Antonius et deCleopatra? Je laisse à part les efforts que la philosophie et la religion produisent, aspres et exemplaires. Mais entre les hommes de peu, il s'en est trouvé, comme un Petronius et un Tigellinus à Romme, condamnez par les empereurs de 86 donner la mort selon les reigles de ce temps là, qui l'ont comme endormie par la mollesse de leurs apprests : ils l'ont faicte couler et glisser parmy la lâcheté de leurs occupations accoustumées, entre des garses et bons compaignons ; nul propos de consolation, nulle mention de testament, nulle affectation ambitieuse de constance, nul discours de leur condition future; mais entre les jeux, les festins, facecies, entretiens communs et populaires, et la musique, et des vers amoureux. Ne sçaurions nous imiter cette resolution en plus honneste contenance ? Puis qu'il y a des mors bonnes aux fols, bonnes aux sages, trouvons en qui soyent bonnes à ceux d'entre d'eux.
En cette commodité de logis que je cerche, je n'y
mesle pas la pompe et Tamplitude, je la hay plustost; mais certaine propriété simple, qui se rencontre plus souvant aux lieux où il y a moins d'art, et que nature honore de quelque grâce toute sienne : non ampliter, sed munditer convivium; plus salis quam sumptus. Et puis, c'est à faire à ceux que les affaires entraînent en plain hyver par les Grisons, d'estre surpris en chemin en cette extrémité. Moy, qui le plus souvant voyage pour mon plaisir, ne me guide pas si mal : s'il faict laid à droicte, je prens à gauche; si je me trouve mal propre à monter à cheval, je m'arreste. Et faisant ainsi, je ne vois à la vérité rien qui ne soit aussi plaisant et commode que ma maison : il est vray que je trouve la superfluité tousjours superflue, et remarque quelque empeschement en la délicatesse mesme et en l'abondance. Ay-je laissé quelque chose à voir derrière moy, j'y retourne, c'est tousjours mon chemin : je ne trace aucune ligne certaine, ny droicte ny courbe. Ne trouve-je point où je vay ce qu'on m'avoit dict, comme il advient souvent que les jugemens d'autruy ne s'accordent pas aux miens et les ay trouvez plus souvant faux, je ne plains pas ma peine, j'ay apris que ce qu'on disoit n'y est point.
J'ay la complexion du corps libre, et le goust commun, autant qu'homme du monde : la diversité des façons d'une nation à autre ne me touche que par le plaisir de la variété. Chaque usage a sa raison. Soyent des assietes d'estain, de bois, de terre, bouilly ourosty, beurre ou huyle de nois ou d'olive, chaut ou froit, tout m'est un ; et si un que, vieillissant, j'accuse cette généreuse faculté, et auroy besoin que la délicatesse et