CHAPITRE IX
le chois arrestat l'indiscrétion de mon appétit, et par fois soulageât mon estomac. J'ay honte de voir noz hommes enyvrez de cette sotte humeur, de s'effaroucher des formes contraires aux leurs : il leur semble astre hors de leur élément quand ils sont hors de leur vilage ; où qu'ils aillent, ils se tiennent à leurs façons et abominent les estrangeres. Retrouvent ils un compatriote en Hongrie, ils festoyent cette avanture; les vojlà à se ralier et à se recoudre ensemble, à condamner tant de meurs barbares qu'ils voient. Pourquoy non barbares, puis qu'elles ne sont françoises? Encore sont ce les plus habilles qui les ont recogneuës pour en mesdire. La plus part ne prennent l'aller que pour le venir : ils voyagent couverts et resserrez, d'une prudence taciturne et incommunicable, se defendans dç la contagion d'un air incogneu. Ce que je dis de ceux là me ramentoit, en chose semblable, ce que j'ay par fois aperceu en aucuns de noz jeunes courtisans : ils ne tiennent qu'aux hommes de leur sorte, nous regardent comme gens de l'autre monde, avec desdain ou commisération. Ostez leur les entretiens des mystères de la court, ils sont hors de leur gibier, aussi neufs pour nous et malhabiles, comme nous sommes à eux. On dict bien vray qu'un honneste homme, c'est un homme meslé. Au rebours, je peregrine tressaoul de nos façons, non pour cercher des Gascons en Sicile, j'en ay assez laissé au logis : je cerche des Grecs plustost et des Persans; j'acointe ceux là, je les considère; c'est là où je me preste et où je m'employe. Et qui plus est, il me semble que je n'ay rencontré guère de manières qui ne vaillent les nostres : je couche de
peu, car à peine ay-je perdu mes girouettes de veuê. Au demeurant, la plus part des compagnies fortuites que vous rencontrez en chemin ont plus d'incommodité que de plaisir : je ne m'y attache point, asture mesmement que la vieillesse me particularise et séquestre aucunement des formes communes. Vous souffrez pour autruy, ou autruy pour vous : l'un et l'autre inconvénient est poisant ; mais le dernier me semble encore plus rude. C'est une rare fortune, mais de soulagement inestimable, d'avoir un honneste homme, d'entendement ferme et de meurs conformes aux vostres, qui ayme à vous suyvre, et qui prenne plaisir à vous assister : j'en ay eu faute en tous mes voyages. Mais une telle compagnie, il la faut avoir choisie et acquise dés le logis. Nul plaisir n'a goust pour moy sans communication : il ne me vient pas seulement une gaillarde pensée en l'ame , qu'il ne me fftche de l'avoir produite seul, et n'ayant à qui l'offrir. L'opinion d'Architas me plaist, qu'il feroit desplaisant au ciel mesme, et à se promener dans ces grands et divins corps célestes, sans l'assistance d'un compaignon. Mais il vaut mieux encore estre seul qu'en compaignie ennuyeuse et inepte. Aristippus s'aymoit à vivre estrangier par tout.
Me si fata màs paUrentur ducere vitam Auspiciis,
je choisirois à la passer le cul sur la selle,
Vis€re gestiens, Qua parte debacchentur ignés, Qua nebuUe pluviique rares.