‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 12 sur 270 · X NOTICE SUR MONTAIGNE · texte numérisé non relu

X NOTICE SUR MONTAIGNE

vait d'abord en respirer l'air et s'imprégner de son esprit. Il bénéficia même de raffinements qui auraient pu déflorer une originalité moins tranchée que la sienne. On sait que son père, sur la remarque que lui en firent les lettrés de son entourage, convaincu que le principal obstacle pour arriver à la connaissance et à la grandeur d'âme de ces anciens Grecs et Romains qui hantaient alors tous les cerveaux , provenait de la longueur et de la défectuosité avec lesquelles on enseignait leur langue à la jeunesse, imagina un nouveau mode d'instruction. Il plaça, auprès du berceau de son fils, un docteur en latinité à côté de sa nourrice ; lui-même il apprit autant de latin qu'il put , et il en fit apprendre à toute sa maison ce qui était indispensable pour jargonner dans cet idiome, avec défense expresse de parler une autre langue devant Michel ; si bien que celui-ci avait plus de six ans avant qu'il entendît a non plus de françois ou de perigourdin que d'arabesque » , et qu'il maniait le latin à embarrasser dans la conversation des humanistes comme Muret et Buchanan '. Quant au grec, il l'apprit un peu plus tard en manière de jeu. Cette éducation en serre chaude, souvent énervante et bonne seulement pour les intelligences neutres réduites à vivre d'emprunts , tomba cette fois sur un fonds trop riche pour en alanguir les énergies natives : elle fut pour Michel la culture appropriée qui lui facilita par la suite l'éclosion de ce merveilleux français qu'on a appelé la langue de Montaigne, et qui lui permit de sertir dans l'or des Essais les plus fins joyaux de l'héritage antique, d^une enchâssure si intégrante que texte et citations semblent se confondre en un trésor commun.

Il ne faut pas croire que Montaigne ait été un enfant prodige, un de ces petits phénomènes de précocité qui font l'orgueil des parents et l'ébahissement des sots. Le fait de parler couramment le latin à six ans et plus prestement que ses pré-

t . Euais, lit. I, ch. xxvi.

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