‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 126 sur 270 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

apprendre à distinguer les bonnetades qui les regardent de celles qui regardent leur commission, ou leur suite, ou leur mule. Tantum se fortunx permittunt tiiam ut naturam dediscant. Ils enflent et grossissent leur ame et leur discours naturel à la hauteur de leur siège magistral. Le maire et Montaigne ont tousjours esté deux, d'une séparation bien claire. Pour estre adyocat ou financier, il n'en faut pas mesconnoistre la fourbe qu'il y a en telles vacations. Un honneste homme n'est pas comptable du vice ou sottise de son mestier et ne doibt pourtant en refuser l'exercice ; c'est l'usage de son pays et il y a du proffict : il faut vivre du monde et s'en paistre tel qu'on le trouve. Mais le jugement d'un empereur doit estre au dessus de son empire, et le voir et considérer comme accident estranger ; et luy, doit sçavoir jouyr de soy à part et se communicquer comme Jacques et Pierre, au moins à soymesmes.

Je ne sçay pas m'engager si profondement et si entier. Quand ma volonté me donne à un party, ce n'est pas d'une si violente obligation que mon entendement s'en infecte. Aus dissentions présentes de cet Estât, mon interest ne m'a faict mesconnoistre ny les qualitez louables en mes adversaires, ny celles qui sont reprochables en ceux que j'ay suivy. Hors le neud du débat, je me suis maintenu enequanimité et pure indifférence : dequoy je me gratifie d'autant que je voy communément faillir au contraire. Ceux qui alongent leur cholere et leur haine au delà des affaires, comme faict la plus part, montrent qu'elle leur part d'ailleurs et de cause particulière : tout ainsi comme, à qui estant

Io6 LIVRE TROISIESME

guary de son ulcère la fièvre demeure encore, montre qu*elie avoit un autre principe plus interne. Je veux que l'avantage soit pour nous ; mais je ne forcené point, s'il ne l'est. Le Ciel n'a point veu un si poisant desaccord que celuy de César et de Pompeius, ny ne verra pour l'advenir. Toutefois il me semble reconnoistre en ces belles âmes une grande modération de l'un envers l'autre. C'estoit une jalousie d'honneur et de commandement, qui ne les emporta pas à haine furieuse et indiscrète, sans malignité et sans detraction. En leurs plus aigres exploits, je descouvre quelque demeurant de respect et de bien-veuillance ; et juge ainsi, que, s'il leur eust esté possible, chacun d'eux eust désiré de faire son affaire sans la ruyne de son compaignon plustost qu'avec sa ruyne. Combien autrement il en va de Marins et de Syllal prenez y garde.

Il ne faut pas se précipiter si esperdument après nos affections et interests. Comme, estant jeune, je m'opposois au progrez de l'amour que je sentoy trop avancer sur moy, et estudiois qu'il ne me fut si aggreable qu'il vint à me forcer en fin et captiver du tout à sa mercy : je fais de mesme à toutes autres -occasions où ma volonté se prend ; je me panche à l'opposite de son inclination, comme je la voy se plonger et enyvrer de son vin : je fuis à nourrir son plaisir si avant que je ne l'en puisse plus r'avoir sans perte sanglante. Les âmes qui par stupidité ne voyent les choses qu'à demy jouyssent de cette heur, que les nuisibles les blessent moins: c'est une ladrerie spirituelle qui a quelque air de santé, et telle santé que la philosophie ne mesprise pas du tout; mais pourtant ce n'est pas raison de la nommer

Page 1