‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 127 sur 270 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

sagesse, ce que nous faisons souvent. Et de cette manière se moqua quelqu'un anciennement de Diogenes, qui alloit embrassant en piain hyver, tout nud, une image de neige pour l'essay de sa patience ; celuy-là le rencontrant en cette démarche : a As-tu grand froid à cette heure? luy fit-il. — Du tout poinct, respond Diogenes. — Or, suyvit l'autre, que penses-tu donc faire de difficile et d'exemplaire à te tenir là? » Pour mesurer la constance, il faut nécessairement sçavoir la souffrance. Mais les âmes qui auront à voir les événements contraires et les injures de la fortune en leur profondeur et aspreté, qui auront à les poiser et gouster selon leur aigreur naturelle et leur charge, qu'elles employent leur art à se garder d'en enfiler les causes, et en destournent les advenues. Que fit le roy Cotys : il paya libéralement la belle et riche vaisselle qu'on luy avoit présentée; parce qu'elle estoit singulièrement fragile, il la cassa incontinent luy-mesme pour s'oster de bonne heure une si aisée matière de courroux contre ses serviteurs. J'aymois autresfois les jeux hazardeux des cartes et dets : je m'en suis deffaict il y a long temps, pour cela seulement que, quelque bonne mine que je fisse en ma perte, je ne laissois d'en avoir au dedans de la cuison et de la piqueure. Un homme d'honneur qui doit sentir un desmentir et uneoffencejusquesau cœur, qu'il évite le progrez des altercations contentieuses. Je fuis les complexions tristes et les hommes hargneux, comme les empestez ; et aux propos que je ne puis traicter sans interest et sans émotion, je ne m'y mesle si le devoir ne m'y force. La plus seure façon est donc se préparer avant les occasions.

Je sçay bien qu'aucuns sages ont pris autre voye et n'ont pas craint de se harper et engager jusques au vif à plusieurs objects. Ces gens là s'asseurent de leur force, soubs laquelle ils se mettent à couvert en toute sorte de succez enemis, faisant luicter les maux par la vigueur de la patience :

Vdut rupes vastum qux prodit in xquor.

Obvia vcniorum furiis cxpostaque ponto, Vim cunctam atquc minas perfcrt calique marisqui, Ipsa immota manens.

N'ataquons pas ces exemples, nous n'y arriverions poinct. Ils s'obstinent à voir resoluement et sans se troubler la ruyne de leur pays, qui possedoit et corn* mandoit toute leur volonté. Pour nos âmes communes, il y a trop d'effort et trop de rudesse à cela. Caton en abandonna la plus noble vie qui fut onques. A nous autres petits, il faut fuy r l'orage de plus loing ; il faut pourvoir au sentiment, non à la patience, et eschever aux coups que nous ne sçaurions parer. Socrates ne dit point : « Ne vous rendez pas aux attraicts de la beauté; soustenez-la, efforcez vous au contraire. » Il n'espère point que la jeunesse en puisse venir à bout. « Fuyezla, faict-il , courez hors de sa veuë et de son rencontre comme d'une poison puissante qui s'eslance et frappe de loing. » Et le Sainct Esprit de mesme : Ne nos inducas in tentationem. Nous ne prions pas que nostre raison ne soit combatue et surmontée par la concupiscence, mais qu'elle n'en soit pas seulement essayée ; que nous ne soyons conduits en estât où nous ayons seulement à souffrir les approches, solicitations et tentations du

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