‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 128 sur 270 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

péché ; et supplions nostre Seigneur de maintenir nostre conscience tranquille, plainement et parfectement délivrée du commerce du mal.

Qui désirera du bien à son pais comme moy sans s'en ulcérer ou maigrir, il sera desplaisant, mais non pas transi, de le voir menassant ou sa ruyne, ou une durée non moins ruyneuse. Pauvre vaisseau que les flots, les vents et le pilotte tirassent à si contraires desseins !

In tam divcrsùy magisUr, Ventus et unda trahunt.

Qui ne bée poinct après la faveur des princes, comme après chose dequoy il ne se sçauroit passer, ne se pique pas beaucoup de la froideur de leur recueil et de leur visage, ny de l'inconstance de leur volonté. Qui ne couve point ses enfans ou ses honneurs d'une propension tyrannique ne laisse pas de vivre commodéement après leur perte. Qui fait bien principalement pour sa propre satisfaction ne s'altère guère pour voir les hommes juger de ses actions contre son mérite. Un quart d'once de patience pourvoit à tels inconvénients. Je me trouve bien de cette recepte, me rachetant des commencemens au meilleur conte que je puis, et me sens avoir eschapé par son moyen beaucoup de travail et de diflBcultez. Avec bien peu d'effort, j'arreste ce premier branle de mes esmotions et abandonne l'affaire qui me commence à poiser, et avant qu'il m'emporte. Je sens à temps les petits vents qui me viennent taster et bruire au dedans, avantcoureus de la tempeste :

Ceu flamina prima.

no LIVRE TROISIESME

Cum dcprtnsa frtmunt sylvis, d cxca volutant Murmura, venturos nautls prodentia ventos.

A combien de fois me suis-je faict une bien évidente injustice pour fuir le hazard de la recepvoir encore pire des juges, après un siècle d'ennuys, et d'ordes et viles pratiques plus ennemies de mon naturel que n*est la geine elle feu? J*ay tant faict par mes journées (à la bonne heure le puisse-je dire) que me voicy encore vierge de procès, qui n'ont pas laissé de se convier à plusieurs fois à mon service par bien juste titre, si j'eusse voulu y entendre, et vierge de querelles : j'ay, sans offence de pois passive ou active, escoulé tantost une longue vie, et sans avoir ouy pis que de mon nom : rare grâce du ciel.

Nos plus grandes agitations ont des ressorts et causes ridicules. Combien encourut de ruyne nostre dernier duc de Bourgongne pour la querelle d'une charretée de peaux de mouton I Et l'engraveure d'un cachet, fut-ce pas la première et maistresse cause du plus horrible croUement que cette machine aye onques souffert? car Pompeius et Caesar, ce ne sont que les rejettons et la suitte des deux autres. Et j'ay veu de mon temps les plus sages testes de ce royaume assemblées, avec grande cérémonie et publique despence, pour des négoces et accords desquels la vraye décision despendoit ce pendant en toute souveraineté des devis du cabinet des dames et inclination de quelque fammelette. Regardez pourquoy celuy-là s'en va courre fortune de son honneur et de sa vie, à tout son espée et son poignart ; qu'il vous die d'où vient la source de ce

Page 1