‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 129 sur 270 · CHAPITRE X III · texte numérisé non relu

CHAPITRE X III

débat, il ne le peut faire sans rougir, tant Toccasion en est vaine et frivole.

A Tenfourner, il n'y va que d'un peu d'avisement ; mais, depuis que vous estes embarqué, toutes les cordes tirent. Il y faict besoing de grandes provisions bien plus difficiles et importantes. Or il faut procéder au rebours du roseau qui produict une longue tige et droicte de la première venue ; mais après, comme s'il s'estoit alanguy et mis hors d'haleine, il vient à faire des neuds frequens et espais^ comme des pauses qui montrent qu'il n'a plus cette première vigueur et [constance. Il faut plustost commencer bellement et froidement, et garder son haleine et ses vigoureux eslans au fort et perfec* tion de la besongne.

Nous guidons les affaires en leurs commencemens, et les tenons à nostre mercy ; mais par après quand ils sont esbranlez, ce sont eux qui nous guident et emportent, et avons à les suyvre. J'en trouve qui se mettent inconsideréement et furieusement en lice, et s'alentissent en la course. Comme Plutarque dict que ceux qui, par le vice de la mauvaise honte, sont mois et faciles à accorder quoy qu'on leur demande, sont faciles après à faillir de parole et à se desdire : pareillement, qui entre légèrement en querelle est subject d'en sortir aussi légèrement. Cette mesme difficulté, qui me garde de l'entamer, m'inciteroit quand je serois esbranlé et eschauffé. C'est une mauvaise façon : depuis qu'on y est, il faut aller ou crever ; de faute de prudence on retombe en faute de cœur, qui est encore moins supportable.

La pluspart des accords de nos querelles du jourd'hui sont honteux et menteurs : nous ne cerchons

qu*à sauver les apparences , et trahissons cependant et desadvouons nos vrayes intentions. Nous plastrons le faict : nous sçavons comment nous l'avons dict et en quel sens, et les assistans le sçavent^ et nos amis à qui nous avons voulu faire sentir nostre avantage. C'est aux despens de nostre franchise et de l'honneur de nostre courage que nous desadvouons nostre pensée et cerchons des conillieres en la fauceté pour nous accorder. Nous nous desmentons nous mesmes, pour sauver un desmentir que nous avons donné à un autre.

Il ne faut pas regarder si vostre action ou vostre parole peut avoir autre interprétation; c'est vostre vraie et sincère interprétation qu'il faut meshuy maintenir, quoy qu'il vous couste. On parle à vostre vertu et à vostre conscience ; ce ne sont pas parties à mettre en masque : laissons ces vils moyens et ces expediens à la chicane du palais. Les excuses et réparations que je voy faire tous les jours pour purger l'indiscrétion me semblent plus laides que l'indiscrétion mesme. Il vaudroit mieux l'offencer encore un coup que de s'offencer soymesme en faisant telle amende à son adversaire. Vous l'avez bravé, esmeu de cholere, et vous l'allés rapaiser et flatter en vostre froid et meilleur sens : ainsi vous vous soubmettez plus que vous ne vous estiez advancé. Je ne trouve aucun dire si vicieux à un gentilhomme, comme le desdire me semble luy estre honteux, quand c'est un desdire qu'on luy arrache par authorité ; d'autant que l'opiniastreté luy est plus excusable que la pusillanimité. Les passions me sont autant aisées à éviter comme elles me sont difficiles à modérer. Qui ne peut atteindre à cette noble impassi-

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