‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 143 sur 270 · CHAPITRE XII l · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII l

communes; aux nobles exploits de sa vie et en sa mort, on le sent tousjours monté sur ses grands chevaux. Cettuy-cy ralle à terre, et, d'un pas mol et ordinaire, traicte les plus utiles discours, et se conduict, et à la mort, et aux plus espineuses traverses qui se puissent présenter, au trein de la vie humaine.

11 est bien advenu que le plus digne homme d'est re cogneu et d'estre présenté au monde pour exemple, ce soit celuy duquel nous ayons plus certaine cognoissance. Il a esté esclairé par les plus clair voyans hommes qui furent onques. Les tesmoins que nous avons de luy sont admirables en fidélité et en suffisance , soit pour juger, soit pour raporter. C'est grand cas d'avoir peu donner tel ordre aux pures imaginations d'un enfant, que, sans les altérer ou lesestirer, il en ait produict les plus beaux effects de nostre ame. Il ne la représente ny eslevée ny riche ; il ne la représente que saine, mais certes d'une bien allègre et nette santé. Par ces vulguaires ressorts et naturels , par ces fantasies ordinaires et communes, sans s'esmouvoir et sans se piquer, il dressa non seulement les plus réglées , mais les plus hautes et vigoreuses actions et meurs qui furent onques. Voyez le plaider devant ses juges, voyez par quelles raisons il esveille son courage aux hazards de la guerre, quels arguments fortifient sa patience contre la calomnie, la tyrannie, la mort, et contre la teste.de sa femme : il n'y a rien d'emprunté de l'art et des sciences j les plus simples y recognoissent leurs moyens et leur force; il n'est possible d'aller plus arrière et plus bas. II a faict grand service à l'humaine nature de montrer combien elle peut d'elle mesme.

l36 LIVRE TROISIESME

Nous sommes chacun plus riche que nous ne pensons ; mais on nous dresse à l'emprunt et à la queste, on nous duict à nous servir plus de l'autruy que du nostre. En aucune chose l'homme ne sçait s'arrester au point de son besoing. De volupté, de richesse, de puissance, il en embrasse plus qu'il n'en peut estreindre : son avidité est incapable de modération. Je trouve qu'en curiosité de sçavoir, il en est de mesme: il se taille de la besongne bien plus qu'il n'en peut faire et bien plus qu'il n'en a affaire. J'ay pris plaisir de voir, en quelque lieu, des hommes, par dévotion, faire veu d'ignorance comme de chasteté, de pauvreté, de pœnitence. C'est aussi chastrer nos appétits desordonnez d'esmousser cette cupidité qui nous espoinçonne à l'estude des livres, et de priver Tame de cette complaisance voluptueuse qui nous chatouille par l'opinion de science. Il ne nous faut guiere de doctrine pour vivre à nostre aise; et Socrates nous aprend qu'elle est en nous , et la manière de l'y trouver et de s'en ayder. Toute cette nostre suffisance, qui est au delà de la commune et naturelle, est vaine et superflue ; c'est beaucoup si elle ne nous charge et trouble plus qu'elle ne nous sert : ce sont des excez fiévreux de nostre esprit, instrument brouillon et inquiète. Recueillez vous, vous trouverez en vous les arguments de la nature contre la mort, vrais, et les plus propres à vous servir à la nécessité : ce sont ceux qui font mourir un paisan et des peuples entiers aussi constamment qu'un philosophe. La science, essayant de nous armer de nouvelles deffences contre les inconveniens naturels, nous a, crains-je, plus imprimé en la fantasie leur grandeur et

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