‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 144 sur 270 · CHAPITRE XH î3j · texte numérisé non relu

CHAPITRE XH î3j

leur pois , qu'elle n'a ses raisons et subtilitez à nous en couvrir.

A voir les efforts que Seneque se donne pour se préparer contre la mort y à le voir suer d'ahan pour se roidir et pour s'asseurer, et se desbatre si long temps en cette perche, j'eusse esbranlé sa réputation, s'il ne l'eut, en mourant, trés-vaillamment maintenue. Son agitation si ardante , si animée , montre qu'il estoit pressé de son adversaire. La façon de Plutarque , d'autant qu'elle est plus desdaigneuse et plus destendue, elle est, selon moy, d'autant plus forte et persuasive : je croyrois ayséement que son ame avoit les mouvements plus asseurezet plus reiglés. L'un, plus aigu, nous esveille, pique et eslance en sursaut , touche plus l'esprit ; l'autre, plus solide, nous informe, establit et conforte constamment, touche plus l'entendement.

A quoi faire nous allons nous gendarmant par ces subtilitez et efforts de la science ? Regardons à terre : les pauvres gens que nous y voyons espandus, la teste penchante après leur besongne, qui ne sçavent ny Aristote, ny Caton, ny exemple, ny précepte; de ceux là tire nature tous les jours des effects de constance et de patience plus purs et plus roides que ne sont ceux que nous estudions si curieusement en l'escole. Combien en vois je ordinairement qui mescognoissent la pauvreté ; combien qui désirent la mort ou qui la passent sans alarme et sans afBiction ? Celuy là qui fouyt mon jardin, il a, ce matin, enterré son père ou son fils. Les noms mesme dequoy ils appellent les maladies en adoucissent et amollissent l'aspreté. La phtisie, c'est la toux pour eux; la dysenterie, devoyement d'estomac;

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un pleuresis, c'est un morfondement; et, selon qu'ils les nomment doucement, ils les supportent aussi. Elles sont bien griefves quand elles rompent leur travail ordinaire; ils ne se couchent que pour mourir.

J'escrivois cecy environ le temps qu'une forte charge de nos troubles se croupit plusieurs mois y de tout son pois, droict sur moy. J'avois d'une part les ennemys à ma porte, d'autre part les picoreurs, pires ennemys; et essayois toute sorte d'injures militaires à la fois :

Hostis adtst dextra Ixvaque a parte timendus, Vicinoquc malo Umt utrumque latus.

Monstrueuse guerre I Les autres agissent au dehors; cette-cy encore contre soy se ronge et se desfaict par son propre venin. Elle est de nature si maligne et ruineuse qu'elle se ruine quand et quand le reste , et se deschire et desmembre de rage. Nous la voyons plus souvent, se dissoudre par elle mesme que par disette d'aucune chose nécessaire, ou par la force ennemye. Toute discipline la fuyt. Elle vient guarir la sédition et en est pleine , veut chastier la desobeyssance et en montre l'exemple, et, employée à la deffence des loix, faict sa part de rébellion à l'encontre des siennes propres. Où en sommes nous? nostre propre médecine porte infection 1

Nostre mal s'empoisonne Du secoars qu'on luy donne.

Exuptrai magis xgrescitque medendo, -

Omnia fanda^ nefandcy malo permîsta furore, Justificam nobis mentent avertere Deorum,

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