‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 146 sur 270 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

point des accusations formées, car il n'y avoit où mordre ; je ne desempare jamais les loix , et qui m*eust recerché m*en eust deu de reste : c'estoyent suspitions muettes et desrobées, ausquejles il n'y a jamais faute d'apparence en un meslange si copfus y non plus que d'espris ou envieux ou ineptes. Un ambitieux s'en fut pandu; si eust faict un avaritieux. Je n'ay soing quelconque d'acquérir :

Sit mihi quod nunc est, etiam minus ; et mihi vivam Quod superest xvi, si quid superesse volent DU.

Mais les pertes qui me viennent par l'injure d'autruy, soit larrecin, soit violence, me pinsent environ comme à un homme malade et geiné d'avarice. L'offence a sans mesure plus d'aigreur que n'a la perte. Mille diverses sortes de maux accoureurent à moy à la file : je les eusse plus gaillardement souffers à la foule.

Je pensay desjà, entre mes amys, à qui je pourrois commettre une vieillesse nécessiteuse et disgratiée : après avoir rodé les yeux par tout, je me trouvay en pourpoint. Pour se laisser tomber à plomb et de si haut, il faut que ce soit entre les bras d'une affection solide, vigoreuse et fortunée : elles sont rares, s'il y en a. En lin je cogneuz que le plus seur estoit de me fier àmoy-mesme de moy et de ma nécessité, et, s^il m'advenoit d'estre froidement en la grâce de la fortune, que je me recommandasse de plus fort à la mienne , m'atachasse, regardasse de plus prés à moy; et me résolus que c'estoyent utiles inconveniens, d'autant, premièrement, qu'il faut avertir à coups de foyt les mauvais dis-

ciples y quand la raysoa n'y peut assez. Je me presche, il y a si long temps, de me tenir à moy et séparer des choses estrangeres : toutesfois, je tourne encores tousjours les yeux à costé ; l'inclination , un mot favorable d'un grand, un bon visage, me tente. Dieu sçait s'il en est cherté en ce temps et quel sens il porte I J'oys encore sans rider le front les subornemens qu'on me foict pour me tirer en place marchande, et m'en deffens si molle* ment qu'il semble que je souffrisse plus volontiers d'en estre vaincu. Or, à un esprit si indocile il faut des bastonnades ; et faut rebattre et resserrer à bons coups de mail ce vaisseau qui se desprent, se descout, qui s'eschape et desrobe de soy. Secondement, que cet accident me servoit d'exercitation pour me préparer à pis, si je, qui, et par le bénéfice de la fortune et par la condition de mes meurs, esperois estre des derniers, venois à estre des premiers attrapé de cette tempeste , m'instruisant de bonne heure à contraindre ma vie et la renger pour un nouvel estât. La vraye liberté, c'est pouvoir toutes choses sur soy.

En un estât ordinaire et tranquille , on se prépare à des accidens modérez et communs ; mais en cette confusion où nous sommes depuis trente ans, tout homme françois , soit en particulier, soit en gênerai , se voit à chaque heure sur le point de l'entier renversement de sa fortune : d'autant faut-il tenir son courage fourny de provisions plus fortes et vigoureuses. Sçachons gré au sort de nous avoir fait vivre en un siècle non mol, languissant ny oisif : tel qui ne l'eust esté par autre moyen se rendra fameux par son malheur.

Tant est que ce croUement m'anima certes plus qu'il

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