‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 147 sur 270 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

ne m'atterra , à l'aide de ma conscience , qui se portoit non paisiblement seulement, mais fièrement; et ne trouYois en quoy me plaindre de moy. Aussi, comme Dieu n'envoie jamais non plus les maux que les biens tous purs aux hommes , ma santé tint bon ce temps là, outre son ordinaire; et, ainsi que sans elle je ne puis rien, il est peu de choses que je ne puisse avec elle. Elle me donna moyen d'esveiller toutes mes provisions et de porter la main au devant de la playe qui eust passé volontiers plus outre; et esprouvay en ma patience que j'avoy quelque tenue contre la fortune, et qu'à me faire perdre mes arçons il me falloit un grand heurt. Je ne le dis pas pour l'irriter à me faire une charge plus vigoureuse : je suis son serviteur, je luy tends les mains ; pour Dieu, qu'elle se contente I Si je sens ses assaux? si fois. Mais, comme ceux que la tristesse accable et possède se laissent pourtant par intervalles tastonner à quelque plaisir et leur eschappe un soubsrire, je puis aussi assez sur moy pour rendre mon estât ordinaire paisible et deschargé d'ennuyeuse imagination; mais je me laisse pourtant, à boutades, surprendre des morsures de ces malplaisantes pensées, qui me battent pendant que je m'arme pour les chasser ou pour les luicter.

Voicy un autre rengregement de mal qui m'arriva à la suitte du reste : et dehors et dedans ma maison, je fus accueilly d'une peste, véhémente au pris de toute autre : car, comme les corps sains sont subjects à plus griehes maladies, d'autant qu'ils ne peuvent estre forcez que par celles là, aussi mon air trés-salubre, où, d'aucune mémoire, la contagion, bien que voisine.

h'avoit sceu prendre pied, venant à s'empoisonner, produisit des effects estranges et inouys,

Misia stnum et juvenum densantur funera ; nuUum Sxva caput Proserpina fugit»

J'eus à souffrir cette plaisante condition, que la veue de ma maison m'estoit effroiable. Tout ce qui y estoit estoit sans garde et à l'abandon de qui en avoit envie. Moy, qui suis si hospitalier, fus en trés-penible queste de retraicte pour ma famille, une famille esgarée, faisant peur à ses amis et à soy-mesme, et horreur où qu'elle cerchast à se planter : ayant à changer de demeure, soudain qu'un de la troupe commençoit à se douloir du bout du doigt. Toutes maladies sont prises pour peste ; on ne se donne pas le loisir de les reconnoistre. Et c'est le bon que, selon les reigles de l'art, à tout danger qu'on approche, il faut estre quarante jours en transe de ce mal, l'imagination vous exerceant ce pendant à sa mode et enfiévrant vostre santé mesme.

Tout cela m'eust beaucoup moins touché si je n'eusse eu à me ressentir de la peine d'autruy, et servir six mois misérablement de guide à cette caravane : car je porte en moy mes préservatifs, qui sont resolution et souffrance. L'appréhension ne me presse guère, laquelle on crainct particulièrement en ce mal; et si, estant seul, je l'eusse voulu prendre, c'eust esté une fuite bien plus gaillarde et plus esloingnée. C'est une mort qui ne me semble des pires : elle est communéement courte, d'estourdissement, sans douleur, consolée par la con-

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