‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 149 sur 270 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

versel, et nous faut en cercher tesmoignage des bestes, non subject à faveur, corruption , ny à diversité d'opinions : car il est bien vray qu'elles mesmes ne vont pas tousjours exactement dans la route de nature; mais ce qu'elles en desvoyent , c'est si peu que vous en appercevez tousjours l'ornière. Tout ainsi que les chevaux qu'on meine en main font bien des bonds et des escapades, mais c'est la longueur de leurs longes, et suyvent ce neantmoins tousjours les pas de celuy qui les guide ; et comme l'oiseau prend son vol, mais sous la bride de sa filière.

A quoy nous sert cette curiosité qui nous faict préoccuper tous les inconvénients de l'humaine nature, et nous préparer avec tant de peine à l'encontre de ceux mesme qui n'ont à l'avanture poinct à nous toucher? ou, comme les plus fiévreux, car certes c'est fièvre, aller dés à cette heure vous faire donner le fouet, par ce qu'il peut advenir que fortune vous le fera souffrir un jour? Jettez vous en l'expérience de tous les maux qui vous peuvent arriver, ou aumoins des plus extrêmes : esprouvez vous là, disent-ils; asseurez vous là. Au rebours, le plus facile et plus naturel seroit en descbarger mesme sa pensée. Ils ne viendront pas assez tost : leur vray estre ne nous dure pas assez; il faut que nostre esprit l'estende et l'alonge, et qu'avant la main il l'incorpore en soy et s'en entretienne comme s'ils ne poisoient pas assez à nos sens. La science nous faict volontiers un bon office de nous instruire bien exactement des dimentions des maux,

Curis acums mortalia corda ;

ce seroit grand dommage si partie de leur grandeur eschapoit à nostre sentiment et cognoissance.

Il est certain qu'à la plus part la préparation à la mort a donné plus de tourment que n'a faict la souffrance. Si vous nesçavez pas mourir, ne vous chaille; nature vous en informera sur le champ, plainement et suffisamment; elle fera exactement cette besongne pour vous : n'en empeschez vostre soing :

Incertam frustra, mortaUs, funtris horam Quxritis, et qua sit mors aditura via.

Pana minor ceriam subito perferre ruinam , Quod timeas gravius sustinuissc diu.

Nous troublons la vie par le soing de la mort, et la mort par le soing de la vie. Ce n'est pas contre la mort que nous nous préparons, c'est chose trop momentanée : à dire vray, nous nous préparons contre les préparations de la mort. La philosophie nous ordonne d'avoir la mort tousjours devant les yeux, de la prévoir et considérer avant le temps, et nous donne, après, les reigles et les précautions pour prouvoir à ce que cette prevoiance et cette pensée ne nous blesse. Ainsi font les médecins qui nous jettent aux maladies, affin qu'ils ayent où employer leurs drogues et leur art.

A les juger par l'utilité et par la vérité naifve, ces leçons de la simplicité ne cèdent à l'avanture gueres à celles que nous presche la doctrine; au contraire. Les hommes sont divers en goust et en force :'il ks

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