CHAPITRE XII
faut mener à leur bien selon eux et par routes diverses. Je ne vy jamais paysan de mes voisins entrer en cogitation de quelle contenance et asseurance il passeroit cette heure dernière : nature luy apprend à ne songer à la mort que quand il se meurt. Et lors, il y a meilleure grâce qu'Aristote, lequel la mort presse doublement, et par elle, et par une si longue préméditation : pourtant fut-ce l'opinion de Caesar que la moins préméditée mort estoit la plus heureuse et plus deschargée. Est-ce pas ce que nous disons, que la stupidité, faute d'appréhension et bestise du vulgaire luy donne cette patience aux maux plus grande que nous n'avons, et cette profonde nonchalance des sinistres accidens futurs et de la mort à venir? Pour Dieu 1 s'il est ainsi, tenons d'ores en avant escolle de bestise : c'est l'extrême fruict que les sciences nous promettent, auquel cette-cy conduict si doucement ses disciples.
Nous n'aurons pas faute de bons regens, interprètes de la simplicité naturelle ; Socrates en sera Tun. Car, de ce qu'il m'en souvient, il parle environ en ce sens aux juges qui délibèrent de sa vie :
« J'ay peur. Messieurs, si je vous prie de ne me faire mourir, que je m'enferre en la délation de mes accusateurs, qui est que je fais plus l'entendu que les autres, comme ayant quelque cognoissance plus interne des choses qui sont au dessus et au dessous de nous. Je sçay que je n'ay ny fréquenté, ny recogneu la mort, ny n'ay veu personne qui ayt essayé ses qualitez pour m'en instruire. Ceux qui la craingnent présupposent la cognoistre ; quant à moy, je ne sçay ny quelle elle ^st, ny quel il faict en l'autre monde. A l'avanture est
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la mort chose indifférente, à Tavanture désirable. Les choses que je sçay estre mauvaises, comme d*offencer son prochain et désobéir au supérieur, soit Dieu, soit homme, je les évite soingneusement ; celles desquelles je ne sçay si elles sont bonnes ou mauvaises, je ne les sçauroy craindre. Vous en ordonnerez doncq comme il vous plaira. »
Voylà pas un plaidoyer puérile, d'une hauteur inimaginable, et employé en quelle nécessité? Certes, une si nonchallante et molle considération de sa mort meritoit que la postérité la considerast d'autant plus pour luy : ce qu'elle fît ; et il n'y a rien en la justice si juste que ce que la fortune fit à sa recommandation. Car les Athéniens eurent en telle abomination ceux qui en avoient esté cause qu'on les fuyoit comme personnes excommuniées ; on tenoit poilu tout ce à quoy ils avoient touché ; personne à l'estuve ne lavoit avec eux, personne ne les saluoit ny accointoit ; si qu'en fia ne pouvant plus porter cette hayne publique, ils se pendirent eux-mêmes.
Si quelqu'un estime que, parmy tant d'autres exemples que j'avois à choisir pour le service de mon propos es dicts de Socrates, j'aye mal trié cettuy-cy, et qu'il juge ce discours estre eslevé au dessus des opinions communes ; je l'ay faict à escient : car je juge autrement, et tiens que c'est un discours, en rang et en naifveté, bien plus arrière et plus bas que les opinions communes; il représente la pure et première fantasie de nature. Car il est croyable que nous avons naturellement craincte de. la douleur, mais non de la mort, à cause d'elle mesmes : c'est une partie de nostre'