CHAPITRE XII l5l
estre non moins essentielle que le vivre. A quoy faire nous en auroit nature imprimé la hayne et l'horreur, veu qu'elle luy tient rang de très-grande utilité pour nourrir la succession et vicissitude de ses ouvrages ; et qu'en cette besongne universelle elle sert plus de naissance et d'augmentation que de perte ou ruyne ?
Sic rcrum summa novatur.
La deffaillance d'une vie est le passage à mille autres vies. Et voyons les bestes non seulement la souffrir gayement(la plus part des chevaux bannissent en mourant, les cignes la festoient de leurs chants), mais la rechercher encores à leur besoing, comme disent plusieurs exemples des elephans.
Outre ce, la façon d'argumenter de laquelle se sert icy Socrates est elle pas admirable esgalement en simplicité et en véhémence ? Vrayment il est bien plus aisé de parler comme Aristote et vivre comme Caesar, qu'il n'est aisé de parler et vivre comme Socrates. Là, loge l'extrême degré de perfection et de difficulté : l*art n'y peut joindre. Or nos facultez ne sont pas ainsi dressées; nous ne les essayons ny ne les cognoissons; nous nous investissons de celles d'autruy et laissons chômer les nostres : comme quelqu'un pourroit dire de moy que j'ay seulement faict icy un amas de fleurs estrangeres; que je n'y ay fourny du mien que le filet à les joindre.
Certes, j'ay donné à l'opinion publique que ces ornements empruntez m'accompaignent, mais je n'entends pas qu'ils me couvrent et qu'ils me cachent :
l52 LIVRE TROISIESME
c'est le rebours de mon dessein, qui ne veux faire montre que du mien, et de ce qui est mien par nature; et, si je m'en fusse creu, à tout hazard j'eusse parlé tout fin seul. Tel allègue Platon et Homère, qui ne les veid onques ; et moy, ay prins des lieux assez ailleurs qu'en leur source. Sans peine et sans suffisance, ayant mille volumes de livres autour de moy en ce lieu où j'escris, j'emprunteray présentement, s'il me plaist, d'une douzaine de tels ravaudeurs, gens que je ne feuillette guiere, dequoy enrichir le traicté de la Phisionomie. Il ne faut que l'espitre liminajre d'un alemand pour me farcir d'allégations; et nous allons quester par là une friande gloire à piper le sot monde. Un président se vantoit, où j'estois, d'avoir amoncelé deux cens tant de lieux estrangers en un sien arrest presidental : pusillanime et absurde vanterie, à mon gré, pour un tel subject et telle personne. Je desrobe mes larrecins et les desguise. Ceux cy les mettent en parade et en compte : aussi ont ils plus de crédit avec les loix que moy. Comme ceux qui desrobent les chevaux, je leur peins le crin et la queue, et parfois je les esborgne : si le premier maistre s'en servoit à bestes d'amble, je les mets au trot, et au bast s'ils servoyent à la selle.
Si j'eusse voulu parler par science, je n'eusse pas tant tardé; j'eusse escript du temps plus voisin de mes estudes, que j'avois plus d'esprit et de mémoire, et me fusse plus fié à la vigueur de cet aage là qu'à cettuy-icy, si j'en eusse voulu faire mestier. Deux de mes cognoissans, grands hommes en cette faculté, ont perdu par moitié , à mon advis , d'avoir refusé de se mettre au