‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 158 sur 270 · CHAPITRE XIII l · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII l

qu'on n'y menast aucuns escholiers de ia jurisprudence, de crainte que les procès ne peuplassent en ce nouveau monde, comme estant science, de sa nature, génératrice d'altercation et division : jugeant avec Platon que c'est une mauvaise provision de pays que jurisconsultes et médecins.

Pourquoy est-ce que nostre langage commun, si aisé à tout autre usage , devient obscur et non intelligible en un contract et testament; et que celuy qui s'exprime si clairement, quoy qu'il die et escrive, ne trouve en cela aucune manière de se déclarer qui ne tombe en doubte et contradiction ? si ce n'est que les princes de cet art, s'appliquans d'une peculiere attention à trier des mots solemnes et former des clauses artistes, ont tant poisé chaque sillabe, espluché si primement chaque espèce de cousture , que les voilà enfrasquez et embrouillez en l'infinité des figures et si menues partitions qu'elles ne peuvent plus tomber soubs aucun reiglement et prescription ny aucune certaine intelligence. Qui a veu des ênfans essayans de renger à certain nombre une masse d'argent vif? plus ils le pressent et pestrissent, et s'estudient à le contraindre à leur loy, plus ils irritent la liberté de ce généraux métal; il fuit à leur art et se va menuisant et esparpillant au delà de tout compte : c'est de mesme, car en subdivisant ces subtilitez on apprend aux hommes d'accroistre les doubtes; on nous met en trein d'estendre et diversifier les difficultez, on les alonge, on les disperse. En semant les questions et les retaillant, on faict fructifier et foisonner le monde en incertitude et en querelles. Nous doubtions sur Ulpian ,

redoutons encore sur Bartolus et Baldus. Il falloit effacer la trace de cette diversité innumerable d'opinionS) non poinct s'en parer et en entester la postérité.

Je ne sçay qu'en dire, mais il se sent par expérience que tant d'interprétations dissipent la vérité et la rompent. Aristote a escrit pour estre entendu : s'il ne l'a peu , moins le fera un moins habile et un tiers que celuy qui traite sa propre imagination. Nous ouvrons la matière et l'espandons en la destrempant ; d'un subject nous en faisons mille , et retombons, en multipliant et subdivisant, à l'infinité des atomes d'Epicurus. Jamais deux hommes ne jugèrent pareillement de mesme chose; et est impossible de voir deux opinions semblables exactement, non seulement en divers hommes, mais en mesme homme à diverses heures. Ordinairement je trouve à doubter en ce que le commentaire n'a daigné toucher. Je bronche plus volontiers en pays plat, comme certains chevaux que je connois qui chopent plus souvent en chemin uny.

Qui ne diroit que les glosses augmentent les doubtes et l'ignorance, puis qu'il ne se voit aucun livre, soit humain, soit divin, auquel le monde s'embesongne, duquel l'interprétation face tarir la difficulté? Le centiesme commentaire le renvoyé à son suivant, plus espineux et plus scabreux que le premier ne l'avoît trouvé. Quand est il convenu entre nous : a Ce livre en a assez, il n'y a meshuy plus que dire ? » Cecy se voit mieux en la chicane. On donne authorité de loy à infinis docteurs, infinis arrests, et à autant d'interprétations. Trouvons nous pourtant quelque fin au besoin

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