‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 159 sur 270 · CHAPITRE XIII t · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII t

d'interpréter? S'y voit-il quelque progrés et advancement vers la tranquillité? Nous faut-il moins d'advocats et de juges que lors que cette masse de droict estoit encore en sa première enfance? Au rebours, nous obscurcissons et ensevelissons Tintelligence; nous ne la descouvrons plus qu'à la mercy de tant de clostures et barrières. Les hommes mescognoissent la maladie naturelle de leur esprit : il ne faict que fureter et quester, et va sans cesse tournoiant, bastissant et s'empestrant en sa besongne comme nos vers de soye , et s'y estouffe : mus in pice. Il pense remarquer de loing je ne sçay quelle apparence de clarté et vérité imaginaire; mais, pendant qu'il y court, tant de difficultez luy traversent la voye d'empeschemens et de nouvelles questes qu'elles l'esgarent et l'enyvrent : non guiere autrement qu'il advint aux chiens d'Esope , lesquels, descouvrant quelque apparence de corps mort floter en mer et ne le pouvant approcher, entreprindrent de boire cette eau , d'assécher le passage , et s'y tuèrent. Ce n'est rien que foiblesse particulière qui nous faict contenter de ce que d'autres ou que nous-mesmes avons trouvé en cette chasse de cognoissance ; un plus habile ne s'en contentera pas. Il y a tousjours place pour un suyvant et route par ailleurs. Il n'y a point de fin en nos inquisitions : nostre fin est en l'autre monde. Les poursuites de l'esprit humain sont sans terme et sans forme; son aliment, c'est doubte et ambiguïté: ce que declaroit assez Apollo, parlant tousjours à nous doublement, obscurément et obliquement, ne nous repaissant pas, mais nous amusant et embesongnant. C'est un mouvement perpétuel, sans arrest et sans but.

l66 LIVRE TROISIESME

Ses inventions s'eschaufifent , se suyvent et s'entreproduisent l'une l'autre :

Ainsi voit Ton, en un ruisseau coulant, Sans fin Tune eau après l'autre roulant; £t tout de rang, d'un éternel conduict, L'une suit l'autre, et l'une l'autre fujrt.

Par cette cj celle-là est poussée.

Et cette cy par l'autre est devancée :

Tousjours l'eaù va dans l'eau, et tous] ours est-ce Mesme ruisseau, et tousjours eau diverse.

Il y a plus affaire ï interpréter les interprétations qu'à interpréter les choses, et plus de livres sur les livres que sur autre subject : nous ne faisons que nous entregloser. Combien souvent, et sottement à l'avanture, ay je estandu mon livre à parler de soy ! J'ay veu en Alemagne que Luther a laissé autant de divisions et d'altercations sur le doubte de ses opinions , et plus, qu'il n'en esmeut sur les Escritures sainctes. Nostre contestation est verbale : je demande que c'est que Nature, Volupté, Cercle çt Substitution. La question est de parolles et se paye de mesme. Une pierre, c'est un corps; mais qui presseroit : « Et corps, qu'est-ce? — Substance. — Et substance, quoy ? » ainsi de suitte, acculeroit en fin le respondant au bout de son calepin. On eschange un mot pour un autre mot, et souvent plus incogneu : je sçay mieux que c'est qu'Homme que je ne sçay que c'est Animal, ou Mortel, ou Raisonnable. Pour satisfaire à un doubte, ils m'en donnent trois : c'est la teste de Hydra. Socrates demandoit à Menon que c'estoit que Vertu.

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