‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 160 sur 270 · CHAPITRE XÏII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XÏII

ft II y a, fit Menon, vertu d'homme et de femme, de magistrat et d'homme privé, d'enfant et de vieillart. — Voicy qui va bien ! s'escria Socrates : nous estions en cherche d'une vertu, en voicy un exaim. » Nous communiquons une question, on nous en redonne une ruchée. Comme nul événement et nulle forme ressemble entièrement à une autre , aussi ne diffère nulle de l'autre entièrement. Toutes choses se tiennent par quelque similitude, tout exemple cloche, et la relation qui se tire de l'expérience est tousjours défaillante et imparfaicte : on joinct toutesfois les comparaisons par quelque coin. Ainsi servent les loix et s'assortissent ainsin à chacun de nos affaires par quelque interprétation estirée, contrainte et biaise.

Puisque les loix éthiques , qui regardent le devoir particulier de chacun en soy,sont si difficiles adresser, comme nous voyons qu'elles sont, ce n'est pas merveille si celles qui gouvernent tant de particuliers le sont d'avantage. Considérez la forme de cette justice qui nous régit, c'est un vray tesmoignage de l'humaine imbécillité, tant il y a de contradiction et d'erreur. Ce que nous trouvons faveur et rigueur en la justice, et y en trouvons tant que je ne sçay si l'entre-deux s'y trouve si souvent, ce sont parties maladives et membres injustes du corps mesmes et essence de la justice. Des paysans viennent de m'advertir en haste qu'ils ont laissé présentement en une forest qui est à moy un homme meurtry de cent coups, qui respire encores, et qui leur a demandé de l'eau par pitié et du secours pour le soubslever : disent qu'ils n'ont osé l'approcher et s'en sont fuis, de peur que les gens

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de la justice ne les y attrapassent, et, comme il se fait de ceux qu'on rencontre prés d'un homme tué, ils n'eussent à rendre compte de cet accident à leur totale ruyne, n'ayant ny suffisance ny argent pour deffendre leur innocence. Que leur eusse-je dict? Il est certain que cet office d'humanité les eust mis en peine.

Combien avons nous descouvert d'innocens avoir esté punis, je dis sans la coulpe des juges ; et combien en y a-il eu que nous n'avons pas descouvert ? Cecy est advenu de mon temps : certains sont condamnez à la mort pour un homicide, l'arrest sinon prononcé, au moins conclud et arresté. Sur ce poinct, les juges sont advertis par les officiers d'une court subalterne voisine, qu'ils tiennent quelques prisonniers, lesquels advouent disertement cet homicide et apportent à tout ce faict une lumière indubitable. On délibère si pourtant oo doit interrompre et différer l'exécution de l'arrest donné contre les premiers. On considère la nouvelleté de l'exemple et sa conséquence pour accrocher les jugemens; que la condemnation est juridiquement passée, les juges privez de repentance. Somme, ces pauvres diables sont consacrez aux formules de la justice. Philippus, ou quelque ^tre, prouvent à un pareil inconvénient en cette manière. Il avoit condamné en grosses amendes un homme envers un autre, par un jugement résolu. La vérité se descouvrant quelque temps après, il se trouva qu'il avoit iniquement jugé. D'un costé estoit la raison de la cause, de l'autre costé la raison des formes judiciaires : il satisfit aucunemeat à toutes les deux, laissant en son estât la sentence et recompensant de sa bourse l'interest du condamné.

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