XIV NOTICE SUR MONTAIGNE
vers le jeune écrivain de dix-huit qui venait de traiter si vaillamment, à la manière antique, de la liberté contre la tyrannie. Cette force d'aspiration vers Tami pressenti devait fatalement aboutir; et lorsqu'elle eut son effet, dix ans plus tard, ce fut, au premier contact, comme un foudroiement, comme la détonation de victoire de ces électricités disjointes et longtemps errantes qui se retrouvent enfin et s'abîment l'une dans l'autre, d'une pénétration si intime qu'on ne saurait plus distinguer la part de chacune. Hélas 1 cet accord parfait de deux belles âmes ne devait durer que l'espace de quelques années. La mort seule était capable de le rompre, et elle le rompit d'un coup brutal, laissant pour toujours Montaigne à vif du déchirement de la moitié de lui-même. Aussi quels accents lui a inspirés cette séparation cruelle I Ils sont sur toutes les lèvres : c Depuis le jour que je le perdy, je ne fay que traîner languissant ; et les plaisirs mesmes qui s'offrent à moy, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte. Nous estions à moitié de tout, il me semble que je luy desrobe sa part. J'estois desjà si fait et accoustumé à estre deuxiesme partout qu'il me semble n'estre plus qu'à demy »... Est-ce là communément la capacité aimante d'un sceptique et d'un égoïste ?
Même durant cette union, Montaigne, qui estimait que <K l'amitié a les bras assez longs pour se tenir et se joindre d'un coing du monde à l'autre », avait profité des loisirs que lui laissait sa charge de conseiller et des facilités que lui procuraient les influences de sa famille pour se livrer à son goût des voyages. Ce n'est pas ici un des traits les moins caractéristiques de sa physionomie que ce goût si vif, si persistant jusque dans la vieillesse, allié à une certaine apathie corporelle et à un grand amour de la solitude. Il en donne luimême les raisons*, qui se retrouvent, au reste, dans les profondeurs de la nature humaine, tant il est vrai que, sous des