NOTICE SUR MONTAIGNE XV
apparences égoïstes et en ayant l'air de ne peindre que soi, Montaigne a peint l'homme en général, sa personnalité étant trop puissante pour qu'il n'ait pas fait d'un portrait le type ressemblant où se reconnaît toute la race. La raison-mère, celle d'où découlent les autres, c'est ce désir inné, cette appétence des choses meilleures que chacun porte au fond du cœur, et qui parfois, faute d'objet où se prendre, nous pousse à chercher des dérivatifs dans le mouvement pour le mouvement et les pérégrinations à l'aventure, a Ouy, je le confesse, dit-il, je ne vois rien, seulement en songe et par souhait, où je me puisse tenir : le seul désir de la variété me paye et la possession de la diversité, au moins si aucune chose me paye. A voyager^ cela mesme me nourrit que je me puis arrester sans interest et que j'ay où m'en divertir commodéement. » Par le voyage, on peut réaliser en partie, — quiconque, du moins, ne se complaît pas qu'en soi-même et n'estime pas que sa chose, — le fève souvent caressé de dépouiller le vieil homme et de s'ouvrir à des impressions neuves. Si on ne sait pas ce qu'on cherche, on sait toujours ce qu'on fuit, et c'est encore profit véritable, ne fît-on qu'échapper pour un temps aux tyrannies de l'habitude : civilités de voisinage, préoccupations domestiques et autres petites misères de la vie assise, plus troublantes quelquefois pour le rêveur et l'homme d'étude que les bruits du grand chemin, la presse des cours, les rumeurs et les coudoiements de la foule; mais combien d'autres motifs de fuir et d'oublier dans ce XVI^ siècle en proie aux guerres intestines ! Puis encore, comme presque tous les nonchalants, d'habitude très-soucieux de leur santé, Montaigne avait un exercice de corps préféré, unique, dans lequel il excellait, celui du cheval, et voyager était pour lui une occasion toute trouvée de pratiquer largement son hygiène favorite. Enfin, — et il résultera ici de ses promenades un fruit autrement durable, — le penseur, le futur grand écrivain, était poussé sans doute, en courant le monde, par un secret instinct de voir et de comparer, sentant bien que, pour connaître les hommes,