‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 167 sur 270 · CHAPITRE XIII l8l · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII l8l

poisanteur de teste que m'apporteroient les cheminées ailleurs. Il avoit oui faire cette plainte à quelqu^un et nous Tattachoit, estant privé, par l'usage, de l'appercevoir chez luy. Toute chaleur qui vient du feu m'affoiblit et m'appesantit ; si disoit Evenus que le meilleur condiment de la vie estoit le feu : je prens plustost toute autre façon d'eschaper au froid.

Nous craingnons les vins au bas; en Portugal, cette fumée est en délices, et est le breuvage des princes. En somme, chaque nation a plusieurs coustumes et usances qui sont non seulement incogneuës, mais farouches et miraculeuses à quelque autre nation. Que ferons nous à ce peuple qui ne fait recepte que de tesmoignages imprimez, qui ne croit les hommes s'ils ne 5ont en livre, ny la vérité si elle n'est d'aage competant? II y a bien pour luy autre pois de dire : « Je l'ay leu, » que si vous dictes : « Je l'ay ouy dire. » Mais moy, qui ne mescrois non plus la bouche que la main des hommes, et qui sçay qu'on escript autant indiscrètement qu'on parle, et qui estime ce siècle comme un autre passé, j'allègue aussi volontiers un mien amy que Aulugele et que Macrobe, et ce que j'ay veu que ce qu'ils ont escrit. Je dis souvent que c'est pure sottise qui nous fait courir après les exemples estrangers et scholastiques : leur fertilité est pareille, à cette heure, à celle du temps d'Homère et de Platon. Mais n'est-ce pas que nous cherchons plus l'honneur de l'allégation que la vérité du discours? comme s'il estoit plus noble d'emprunter de la boutique de Yascosan ou de Plantin nos preuves que de ce qui se voit en nostre village; ou bien, certes, que nous n'avons pas l'esprit d'esplucher et faire valoir ce

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qui se passe devant nous, et le juger assez vifvement pour le tirer en exemple : car si nous disons que Tauthorité nous manque pour donner foy à nostre tesmoignage, nous le disons hors de propos; d'autant qu'à mon advis , des plus ordinaires choses et plus communes et cogneuës, si nous sçavions trouver leur jour, se peuvent former les plus grands miracles de nature et les plus merveilleux exemples, notamment sur le subject des actipns humaines.

Or, sur mon subject, laissant les exemples que je sçay parles livres: un gentil-homme, qui s'est acquité dignement de plusieurs charges, disoit, où j'estois, qu'il estoit allé de Madril à Lisbonne, en plain esté, sans boire. Il se porte vigoureusement pour son aage, et n'a rien d'extraordinaire en l'usage de sa vie que cecy, d'estre deux ou trois mois, voire un an, ce m'a-il dict, sans boire. Il sent de l'altération , mais il la laisse passer, et tient que c'est un appétit qui s'alanguit aiséement de soy-mesme; et boit plus par caprice que pour le besoing ou pour le plaisir.

En voicy d'un autre : il n'y a pas long temps que je rencontray l'un des plus sçavans hommes de France, entre ceux de non médiocre fortune, estudiant au coin d'une sale qu'on luy avoit rembarré de tapisserie, et autour de luy un tabut de ses valets plain de licence. Il me dict qu'il faisoit son profit de ce tintamarre, comme si, battu de ce bruict, il se ramenast£t reserrast plus en soy pour la contemplation, et que cette tempeste de voix repercutast ses pensées au dedans. Estant eschelier à Padoue, il eust son estude si long temps logé à la batterie des coches et du tumulte de la place qu'il se

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