XVI NOTICE SUR MONTAIGNE
il ne suffit pas de les avoir étudiés dans l'histoire, il faut de plus s*être frotté à eux et les avoir pris sur le fait.
Donc, dès ce temps-là, préludant aux pérégrinations plus longues qu'il devait entreprendre par la suite, Montaigne fit plusieurs voyages à la Cour. Il se conformait en cela, d'ailleurs, aux nouvelles mœurs de la noblesse française, qui, depuis le règne de François I^^ et à l'incitation de ce monarque, avait rompu avec les traditions d'isolement et d'indépendance d'un autre âge pour affluer autour du maître et servir de parure à la royauté. Mais, s'il suivait le courant, il n'y était entraîné, comme on le pense, par aucune considération de faveur ou d'avancement : la courtisanerie qu'implique l'art de se pousser ou de se maintenir aux places répugnait à toute sa nature, et il était bien plutôt homme à prendre auprès des princes le rôle scabreux de conseiller < . Ce qui l'attirait à la Cour, lui le moraliste, lui le curieux de la vie, est-il besoin de le dire? c'était la Cour elle-même, c'était ce rendez-vous permanent de tout ce qu'un grand pays renferme d'hommes marquants et de plus jolies femmes, sans compter les étrangers de distinction toujours de passage. Là, perdu dans le nombre, il observait. Et quel champ plus favorable ouvert à l'observation qu'un lieu unique dans le royaume oii venait se quintessencier la race ; où, sous l'étincellement du trône et le bon plaisir du pouvoir, s'enflammaient les convoitises, se heurtaient les prétentions et où, amenés par la lutte à se produire, les caractères se dessinaient violemment en relief, livrant à la pleine lumière tous les secrets de leurs angles !
Si l'on en croyait ses déclarations, Montaigne serait venu souvent à la Cour et y aurait fait des séjours de longue durée : « J'y ay passé partie de la vie, dit-il en un endroit, et suis faict à me porter allègrement aux grandes compaignies, pourveu que
I. (i C'est une douce passion que la vengeance... Pour en distraire dernièrement un jeune prince, je ne luy allois pas disant quHl falloit prester la joue à celuy qui vous avoit frappé l'autre... » Es$ai$, liv. III» ch. iv«