CHAPITRE XIII
rendre les urines espesses, noires et effroyables, ou les avoir arrestées par quelque pierre espineuse et hérissée qui te pouint et escorche cruellement le col de la verge ; entretenant cependant les assistans d'une contenance commune, raillant à pauses avec les dames, tenant ta partie en un discours tendu, excusant de parolleta douleur et rabatant de ta souffrance. Te souvient il de ces gens du temps passé qui recerchoyent les maux avec si grand faim, pour tenir leur vertu en haleine et en exercice? Mets le cas que nature te porte et te pousse à cette noble escole, en laquelle tu ne fusses jamais entré de ton gré. Si tu me dis que c'est un mal dangereux et mortel, quels autres ne le sont ? car c'est une piperie medecinale d'en excepter aucuns qu'ils disent n'aller point de droict fil à la mort : qu'importe s'ils y vont par accident et s'ils glissent et gauchissent ayséement vers la voye qui nous y meine ? La cholique est souvent non moins vivace que nous : il se voit des hommes ausquels elle a continué depuis leur enfance jusques à leur extrême vieillesse ; et s'ils ne luy eussent failly de compaignie, elle estoit pour les assister plus outre : vous la tuez plus souvent qu'elle ne vous tue. Et quand elle te presenteroit l'image de la mort voisine, seroit ce pas un bon office à un homme de tel aage de le ramener aux cogitations de safin ? Considère combien artificielement et doucement elle te desgouste de la vie et desprend du monde, non te forçant d'une subjection tyrannique, comme tant d'autres maux que tu vois aux vieillarts qui les tiennent continuellement entravez et sans rela^ che de foyblesses et douleurs, mais par advertissemens et instructions reprises à intervalles, entremeslant des
longues pauses de repos, comme pour te donner moyen de méditer et repeter sa leçon à ton ayse. Pour te donner moyen de juger sainement et prendre party en homme de cœur, elle te présente Testât de ta condition entière et en bien et en mal, et, en mesme jour, une vie tres-alegre tantost, tantost insupportable. Si tu n'accoles la mort, au moins tu luy touches en paume une fois le moys. On n'a point à se plaindre des maladies qui partagent loyallement le temps avec la santé. »
Je suis obligé à la fortune de quoy elle m'assaut si
souvent de mesme sorte d'armes : elle m'y façonne et
m'y dresse par usage, m'y durcit et habitue. Je sçay à
peu prés mes-huy en quoy j'en doibs estre quitte. Me
sert aussi l'accoustumance à mieux espérer pour l'ad-
venir : car, la conduicte de ce vuidange ayant continué
si long temps , il est à croire que nature ne changera
point ce trein, et n'en adviendra autre pire accident
que celuy que je sens. En outre, la condition de cette
maladie n'est point mal advenante à ma complexion
prompte et soudaine. Quand elle m'assaut mollement,
elle me faict peur, car c'est pour long temps; mais
naturellement elle a des excez vigoreux et gaillarts;
elle me secoue à outrance pour un jour ou deux. Mes
reins ont duré quarante ans sans altération ; il y en a
tantost quatorze qu'ils ont changé d'estat. Les maux
ont leur période comme les biens. A l'avanture est cet
accident à sa fin. L'aage affoiblit la chaleur de mon
estomac; sa digestion en estant moins parfaicte, il
renvoyé cette matière crue à mes reins : pourquoy ne
pourra estre, à certaine révolution, affoiblie pareillement
la chaleur de mes reins , si qu'ils ne puissent plus pe-