CHAPITRE XIII
trifier mon flegme , et nature s'acheminer à prendre quelque autre voye de purgation ? Les ans m'ont évidemment faict tarir aucuns reumes : pourquoy non ces excremens qui fournissent de matière à la grave ?
Mais est-il rien doux au pris de cette soudaine mutation, quand d'une douleur extrême je viens, par le Yuidange de ma pierre, à recouvrer comme d'un esclair la belle lumière de la santé, si libre et si pleine, comme il advient en nos soudaines et plus aspres choliques? Y a il rien en cette douleur soufferte qu'on puisse contrepoiser au plaisir d'un si prompt amandement? De combien la santé me semble plus belle après la maladie , si voisine et si contigue que je les puis recognoistre en présence l'une de l'autre, en leur plus haut appareil, où elles se mettent à l'envy comme pour se faire teste et contrecarre I Tout ainsi que les stoyciens disent que les vices sont utilement introduicts pour donner pris et faire espaule à la vertu, nous pouvons dire, avec meilleur raison et conjecture moins hardie, que nature nous a fourni la douleur pour l'honneur et service de la volupté et indolence. Lors que Socrates, après qu'on Teust deschargé de ses fers, sentit la friandise de cette demangeson que leur pesanteur avoit causé en ses jambes, il se resjouyt à considérer l'estroitte alliance de la douleur à la volupté , comme elles sont associées d'une liaison nécessaire , si qu'à tours elles se suyvent et s'entr'engendrent; et s'escrioit au bon Esope qu'il dent avoir pris de cette considération un corps propre à une belle fable.
Le pis que je voye aux autres maladies, c'est qu'elles ne sont pas si griefves en leur effect comme elles sont
en leur yssue : on est un an à se ravoir, tousjours plein de foiblesse et de crainte ; il y a tant de hazard et tant de degrez à se reconduire à sauveté que ce n'est jamais faict. Avant qu'on vous aye deffublé d'un couvrechef et puis d'une calote, avant qu'on vous aye rendu l'usage de l'air, et du vin, et de vostre femme, et des melons, c'est grand cas si vous n'estes recheu en quelque nou~ velle misère. Cette-cy a ce privilège qu'elle s'emporte tout net, là où les autres laissent tousjours quelque impression et altération qui rend le corps susceptible de nouveau mal, et se prestent la main les uns aux autres. Ceux là sont excusables qui se contentent de leur possession sur nous, sans l'estendre et sans introduire leur sequele ; mais courtois et gratieux sont ceux de qui le passage nous apporte quelque utile conséquence. Depuis ma cholique, je me trouve deschargé d'autres accidens, plus ce me semble que je n'estois auparavant, et n'ay point eu de fièvre depuis. J'argumente que les vomissemens extrêmes et frequens que je souffre me purgent; et, d'autre costé, mes degoustemens et les jeusnes estranges que je passe digèrent mes humeurs peccantes, et nature vuide en ces pierres ce qu'elle a de superflu et nuysible. Qu'on ne me die point que c'est une médecine trop cher vendue : car quoy, tant de puans breuvages, cautères, incisions, suées, setons, diètes, et tant de formes de guarir qui nous apportent souvent la mort pour ne pouvoir soustenir leur violence et importunité? Par ainsi, quand je suis atteint, je le prens à médecine; quand je suis exempt, je le prens à constante et entière délivrance.
Voicy encore une faveur de mon mal, particulière :