CHAPITRE XIII
c'est qu'à peu prez il faict son jeu à part et me laisse faire le mien, ou il ne tient qu'à faute de courage; en sa plus grande esmotion, je Tay tenu dix heures à cheval. Souffrez seulement, vous n'avez que faire d'autre régime; jouez, disnez, courez, faictes cecy et faictes encore cela si vous pouvez^ vostre desbauche y servira plus qu'elle n'y nuira. Dictes en autant à un verolé, à un goûteux, à un hernieux. Les autres maladies ont des obligations plus universelles, geinent bien autrement nos actions, troublent tout nostre ordre et engagent à leur considération tout Testât de la vie. Cettecy ne faict que pinser la peau ; elle vous laisse l'entendement et la volonté en vostre disposition, et la langue, et les pieds, et les mains; elle vous esveille plustost qu'elle ne vous assopit. L'ame est frappée de l'ardeur d'une fièvre, et aterrée d'une epilepsie, et disloquée par une aspre micraine , et en fin estonnée par toutes les maladies qui blessent la masse et les plus nobles partyes : ici, on ne l'ataque point; s'il luy va mal, à sa coulpe, elle se trahit elle mesme, s'abandonne et se desmonte. Il n'y a que les fols qui se laissent persuader que ce corps dur et massif qui se cuyt en nos roignons se puisse dissoudre par breuvages : parquoy, depuis qu'il est esbranlé , il n'est que de luy donner passage ; aussi bien le prendra il.
Je remarque encore cette particulière commodité, que c'est un mal auquel nous avons peu à diviner : nous sommes dispensez du trouble auquel les autres maus nous jettent par l'incertitude de leurs causes, et conditions, et progrez; trouble infiniement pénible. Nous n'avons que faire de consultations et interprétations
doctorales; les sens nous montrent que c'est et où c'est.
Par tels argumens, et forts et foibles, comme Cicero le mal de sa vieillesse ^ j'essaye d'endormir et amuser mon imagination et gresser ses playes. Si elles s'empirent demain y demain nous y pourvoyerons d'autres eschapatoires. Or, sens je quelque chose qui crosle, ne vous attendez pas que j'aille m'amusant à recognoistre mon pous et mes urines pour y prendre quelque prévoyance ennuyeuse : je seray assez à temps à sentir le mal y sans l'alonger par le mal de la crainte. Je ne me juge que par vray sentiment, non par discours. A quoy faire, puisque je n'y veux apporter que l'attente et la patience? Voulez vous sçavoir combien je gaigne à cela? Regardez ceux qui font autrement et qui dépendent de tant de diverses persuasions et conseils; combien souvent l'imagination les presse sans le corps! J'ay maintesfois prins plaisir, estant en seurté et délivré de ces accidens dangereux, de les communiquer aux médecins comme naissans lors en moy : je souffrois l'arrest de leurs horribles conclusions bien à mon aise, et en demeurois de tant plus obligé à Dieu de sa grâce, et mieux instruict de la vanité de cet art.
Il n'est rien qu'on doive tant recommander à la jeunesse que l'activeté et la vigilance : nostre vie n'est que mouvement. Je m'esbranle difficilement et suis tardif par tout, à me lever, à me coucher et à mes repas ; c'est matin pour moy que sept heures, et, où je gouverne, je ne disne ny avant onze, ny ne soupe qu'après six heures. J'ay autrefois attribué la cause des fièvres et maladies où je suis tombé à la pesanteur et assoupis-